Le grand jardin des névroses de Bosch

Humains, qu’avez-vous fait du monde que je vous ai légué ? Voilà en quelque sorte comment on pourrait résumer l’oeuvre Le Jardin des Délices, peinte il y a plus de 500 ans par Jérôme Bosch, artiste dont je n’avais jamais entendu parler avant de regarder Le Mystère Jérôme Bosch, documentaire réalisé par José Louis Lopez-Linares en 2016. Cet étrange triptyque, dont on jurerait qu’il a été peint il y a quelques années à peine tant il paraît éloigné des standards de la peinture de l’époque, est commenté dans ce documentaire par des écrivains, des artistes, des philosophes et des musiciens qui, reconnaissons-le, ont bien des difficultés à partager un point de vue identique sur cette oeuvre si… déroutante. 

Le panneau de gauche représente un Christ au regard profond, sérieux, tenant par la main Ève qu’il présente à Adam. Derrière ces présentations, comme l’explique le documentaire, on assiste presque à une scène darwinienne avant l’heure puisqu’ Adam et Eve semblent effectivement avoir été créés après les règnes minéral, végétal et animal : des insectes de toutes sortes quittent leur mare les uns après les autres et semblent évoluer en gagnant la terre ferme… Les animaux plus évolués, comme la girafe et l’éléphant, semblent vivre de manière paisible. Il se dégage d’ailleurs de ce panneau une grande sérénité, qu’on peut lire également dans les yeux du Christ qui semblent dire « Je vous donne toutes ces merveilles, elles sont à vous, faites-en bon usage. »

Panneau gauche - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau gauche – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Le second panneau dévoile un tout autre visage dont j’aimerais ici vous livrer ma version. Les descendants d’Adam et Eve ont vite oublié la consigne initiale qui était de faire bon usage de cette magnifique terre dont ils ont hérité. Dans ce foutoir sans nom, on assiste à des scènes ubuesques : les humains ont domestiqué les animaux pour les utiliser afin d’en tirer profit, ils les chevauchent de toutes parts. Partout, les fruits rouges, représentant sans doute le fruit défendu originel, sont dévorés ou convoités. Les humains forniquent allègrement sans se soucier de la nature qui les protège (les oiseaux, le canard et le papillon en bas à gauche sont disproportionnés par rapport aux personnages) Ils se sont érigé à leur propre gloire des palais qui ne ressemblent à rien et ont constitué des armées pour se défendre, mais de quoi ? Leur existence elle-même semble d’une absurdité sans nom. Un seul personnage, assis sur un immense oiseau en bas à gauche du panneau, se bouche les oreilles et garde les paupières fermées pour ne pas assister à la scène. 

Panneau central - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau central – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Enfin, le dernier panneau représente, à mon sens, la terrible conclusion de cette histoire. Le goût immodéré des descendants d’Adam et Ève pour la chair, leur mépris des autres règnes (minéral, végétal, animal) qu’ils se devaient de protéger sans compter leur ego démesuré les ont tout droit conduits en enfer. Après avoir connu la nature luxuriante, l’eau fraîche et la lumière, place aux endroits les plus sombres et au rouge vif des flammes. Le diable, incarné par un personnage central blanchâtre au regard malsain et au corps éventré semble avoir soigneusement orchestré la sentence pour chacun d’entre eux. Le vacarme règne en maître et s’entend presque à la lecture de ce panneau. Une partition est même laissée au regard du spectateur en bas à gauche du panneau : est-ce cela, la « mélodie » de l’enfer ? Les instruments de musique blessent physiquement les personnages, tout comme les animaux qui semblent prendre leur revanche… Ici, pas d’autre issue que la souffrance éternelle. 

Panneau droit - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau droit – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Mais ce dernier panneau n’est pas le point final de l’oeuvre car, lorsque le triptyque se referme, il laisse place à une sorte d’ultime conclusion. Une sphère grisâtre représentant le monde gît, vidée de ses habitants, comme si tout s’était tout à coup éteint. Et cette inscription, tout en haut, qui sonne le glas : « Il a dit, et tout a été fait« . Game over. 

Le Jardin des Délices - triptyque fermé - 1503/1504

Le Jardin des Délices – triptyque fermé – 1503/1504

Que penser de cette oeuvre, qui, plus de 500 ans après sa création, fait encore et toujours parler d’elle tant par son originalité et sa modernité que par les messages qu’elle fait passer et que chacun interprète à sa manière ? Doit-on y voir le terrible message d’un visionnaire, qui tentait, en 1500 déjà, de nous mettre en garde contre nos bas instincts ou un simple « cauchemar fiévreux » comme le dit ironiquement l’un des commentateurs de l’oeuvre dans ce documentaire ? Et si, finalement, il s’agissait ici de l’étalage impudique des incalculables névroses de l’artiste ? 500 ans plus tard, le mystère Jérôme Bosch reste entier… 

 Le grand jardin des névroses de Bosch dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... 038561-225x300

En savoir plus sur le peintre: https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch

Bande-annonce du documentaire disponible en VOD : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19564396&cfilm=246350.html

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