Les Programmes de la Source / Extrait 1 : Le Campement des Völvas

Ce blog est traditionnellement consacré à la mise en lumière du travail d’artistes, qu’ils écrivent, qu’ils réalisent des films, qu’ils peignent ou qu’ils jouent de la musique. J’écris moi aussi depuis un bon moment mais, mon travail n’étant ni connu, ni reconnu, j’ai jugé plutôt légitime (une fois n’est pas coutume) de faire ici mon autopromotion en partageant avec vous un extrait de mon roman, Les Programmes de la Source, publié en autoédition (https://www.thebookedition.com/fr/les-programmes-de-la-source-p-361396.html

Je vous souhaite donc une excellente lecture de ce premier extrait (car oui, il y en aura d’autres !) 

PROGRAMME I

LE CAMPEMENT DES VÖLVAS

 

La forêt s’était de nouveau parée de reflets or, cuivre et bronze mais la brume, épaisse, ne permettait pas d’en apprécier la beauté. Le froid, déjà vif pour cette période de l’année, annonçait un hiver précoce que toutes ici redoutaient. Au travers les feuillus et les résineux, on pouvait distinguer une silhouette féminine recouverte d’une lourde pelisse en peau de mouton. Elle semblait se hâter. Le rythme athlétique de sa marche faisait rebondir en rythme sa longue tresse blond cendré, qu’elle portait de côté, et son carquois. La jeune Mjöll foulait ainsi la litière jonchée de branchages, provoquant parfois quelques craquements secs qui rompaient le silence paisible des lieux. Autour de ses grands yeux clairs étaient apparues ces derniers temps des volutes violines qui trahissaient une succession de nuits de peu de sommeil. La fatigue, conjuguée à l’humidité piquante de cette forêt, n’était pourtant rien en comparaison du fardeau de la répudiation qu’elle portait lourdement sur le cœur. A quoi son avenir allait-il ressembler à présent que l’homme qu’elle aimait l’avait repoussée ? La morgue avec laquelle il l’avait dévisagée en la chassant définitivement de sa vie lui revenait sans cesse en mémoire. Mécaniquement, sous l’effet de la tristesse, elle mordit une fois de plus ses lèvres déjà meurtries en de nombreux endroits. Qu’allait-elle devenir, ici, près de cette forêt, auprès de ses compagnes d’infortune ? Perdue dans de sombres pensées où l’avenir prenait une teinte de plus en plus noire, Mjöll s’enfonçait progressivement dans ces lieux qu’elle avait déjà explorés des dizaines de fois depuis l’installation du camp. 

A l’approche de la clairière où elle espérait recueillir quelques baies de camarines et de myrtilles, les chants des oiseaux cessèrent subitement. Elle stoppa net, se dissimula derrière le tronc épais d’un chêne et recouvrit d’instinct son crâne de son capuchon en peau. Quelqu’un ou quelque chose approchait dans sa direction. Tapie, la jeune femme essaya de distinguer la nature de la menace. Elle soupira de soulagement et baissa sa garde quand elle comprit qu’il ne s’agissait que d’un cerf. Le noble animal, dont seuls étaient visibles les épois depuis la cache où elle se trouvait, semblait lui aussi s’être brutalement arrêté flairant un danger aux alentours. Il reprit lentement sa promenade après avoir scruté les environs du regard et reniflé par endroits le sol humide sous ses sabots. La bête, qui déambulait sereinement à présent, plongea tout à coup ses yeux dans ceux d’une femme agenouillée à terre. Un cri déchirant traversa la forêt au moment où une flèche lui transperçât le flanc gauche. L’animal tituba quelques instants – qui semblèrent durer une éternité – puis s’écroula dans un bruit sourd sur un tapis de feuilles mortes et de lichens. Fière de sa prise, la druidesse afficha un rictus satisfait. Elle posa son arc et sortit de son carquois un couteau fait de bois et d’os pour s’emparer de son cœur. Freyja lui donnait le courage nécessaire. Elle incisa le poitrail de l’animal et y plongea ses deux mains diaphanes pour prélever le précieux organe. Ce fût moins difficile que prévu. Ne pouvant traîner sa carcasse sur les quelques kilomètres qui la séparaient à présent du camp, elle laissa le cadavre éventré reposer à l’endroit même où elle lui avait ôté la vie. Si les charognards lui en laissaient le temps, elle reviendrait le lendemain pour découper sa peau dont les femmes du camp avaient tant besoin.

Les mains pleines du sang encore chaud de l’animal, Mjöll s’en barbouilla grossièrement les joues déjà rougies par le froid et l’effort et imagina en chemin l’accueil triomphal que ses sœurs allaient sans doute lui réserver. Cette pensée réjouissante, qui tranchait avec toutes celles qu’elle avait eues en chemin, lui fit accélérer le pas. Voilà bien longtemps que les druidesses n’avaient pas ri ni même réellement souri au campement tant leur quotidien y était laborieux. Pour parer à toute éventuelle attaque, qu’elle fût humaine ou animale, elles assuraient des gardes en permanence, de jour comme de nuit, et parce qu’elles étaient peu nombreuses cela les épuisait. Certaines tannaient les peaux des bêtes, qu’elles chassaient également pour leur viande, à la fumée ou aux écorces, d’autres récoltaient les baies et les herbes destinées à la consommation, aux rituels et aux soins tandis que d’autres encore transmettaient l’enseignement des runes aux quelques enfants qui les avaient suivies dans leur exil. A l’approche du campement, la jeune Mjöll, dont le visage et les mains étaient maculés de sang, surprit un groupe d’enfants qui jouaient à s’attraper. Leurs hurlements de terreur, qui se distinguaient nettement de leurs joyeux petits rires aigus, alertèrent les druidesses qui se retournèrent de concert dans sa direction. La jeune femme, qui ne pût réprimer un immense sourire, présenta fièrement le cœur du cerf à l’assemblée et cria : 

—    Une offrande pour Freyja !

De partout, des manifestations de joie fusèrent. L’ensemble des druidesses vint entourer la chasseuse pour célébrer son trophée et la féliciter. Tout juste remis de leurs émotions, les enfants se pressèrent en se bousculant pour voir de plus près l’organe que la jeune femme tenait dans le creux de sa main ; du plus jeune au plus âgé, tous affichèrent une mimique de dégoût en apercevant furtivement le morceau de chair ensanglanté et déguerpirent aussi vite qu’ils étaient arrivés. Grâce à ce sacrifice, Freyja, leur déesse, allait pouvoir délivrer dès la tombée de la nuit de précieuses prophéties et les éclairer enfin sur leur avenir. Eirdìs, gardienne du feu et maîtresse du campement, somma ses consœurs de préparer les herbes rituelles et les runes sacrées en prévision de la soirée peu ordinaire qui était sur le point d’avoir lieu. Les vingt-quatre runes de spath quasi translucide, utilisées lors des cérémonies d’offrandes, avaient été taillées et gravées au village par l’une des druidesses du campement. Cette femme aux doigts de fée pouvait passer des journées entières à confectionner des armes, des statuettes et autres ustensiles de bois ou d’os. Ces moments de communion avec la matière avaient cet avantage de chasser le souvenir de son jeune fils resté sur les hauteurs de Gilja, au village, à une soixantaine de kilomètres au nord. Son époux, qui l’avait elle aussi répudiée, l’avait autorisée à quitter le village mais lui avait formellement interdit de prendre en otage leur jeune enfant, selon ses propres termes. Malgré les circonstances dramatiques, sa foi avait été plus forte que tout. Au fond d’elle-même, elle savait que Freyja lui serait éternellement reconnaissante pour ce terrible renoncement. 

A la nuit tombée, alors que l’immense foyer crépitait au beau milieu des tentes en peaux de bêtes, une forte odeur de quintefeuille et de benoîte fumées monta jusqu’aux narines des femmes qui bavardaient et riaient tout en s’apprêtant. Le campement semblait reprendre vie. Sous les hululements lointains d’un harfang, chacune vînt se placer lentement autour du brasier qui diffusait les entêtants effluves de ces plantes aux mille vertus. Une fois que toutes furent assises en cercle, Eirdìs prit la parole : 

—    Mes chères sœurs, comme vous le savez Mjöll a apporté aujourd’hui le cœur d’un cerf au campement. Qu’elle soit remerciée pour son offrande à Freyja.

L’inhalation des vapeurs avait sans doute grisé quelques femmes qui firent monter une joyeuse clameur, vite interrompue toutefois par le ton ferme d’Eirdìs qui reprit :

—    S’il vous plaît, druidesses. Nous sommes toutes très excitées à l’idée de recevoir la parole de notre déesse. Je vous demande de bien vouloir faire silence et de joindre vos mains les unes aux autres afin que nous puissions l’accueillir ensemble.

Elle examina ses consœurs réunies autour d’elle et s’empara de la bourse en vessie de bouc posée sur son genou. Elle souleva le petit sac et en fit tomber les vingt-quatre éclats de spath qui glissèrent ensemble vers le sol, miroitants à la lueur du feu. L’un d’eux vînt se poser, comme guidé par une main invisible, au centre du cercle tracé dans la terre suintante. Une goutte de sueur perla sur le front de la gardienne du feu à la vue du symbole qui venait d’apparaître sous ses yeux : deux bâtons parallèles dressés à la verticale portant en leur centre un bâton horizontal, de travers. La funeste Hagalaz, symbole de crise et de destruction, venait de se manifester pour la première fois depuis dix lunaisons. 

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