Les Programmes de la Source / Extrait 3 : Du Domaine de Montreuil à la Maison Worth

Monsieur – qui se faisait appeler monsieur le comte par coquetterie depuis des années – était attendu à la ville pour un rendez-vous mondain. Il avait revêtu son chapeau haut de forme et s’apprêtait à quitter le domaine pour quelques heures. Jean, son factotum, était, quant à lui, affairé à l’attelage de la calèche pour son départ. Parmi le personnel de maison, Madeleine et Ernestine, postées à la fenêtre de la chambre de monsieur au premier étage, l’observèrent monter puis s’éloigner en dissimulant à peine un large sourire ravi. Enfin, elles allaient goûter à un peu de repos ! Quand la calèche eût franchi le portail, les deux jeunes femmes montèrent à toute vitesse à l’étage supérieur, où se trouvait leur chambre, en ricanant comme des enfants.

Arrivée la première, Ernestine se rua, essoufflée, sur la table de chevet et sortit de son tiroir un mouchoir de tissu blanc brodé à ses initiales qui dissimulait le fameux jeu de tarot de Marseille, legs de sa défunte mère dont elle lui avait tant parlé. Un jeu de cartes surprenant qui permettait, disait-on, de connaître l’avenir ; rien que ça ! Bienheureuse de prendre enfin un peu de bon temps avec son amie, Madeleine tapa fébrilement dans ses mains, impatiente à l’idée de connaître son avenir. Elles s’installèrent toutes les deux à la hâte sur le lit à rouleau grinçant et poussiéreux d’Ernestine en faisant voler leurs souliers au sol. La jeune cartomancienne donna ses instructions sans attendre : le jeu devait être coupé avec la main gauche et son amie devait choisir trois cartes – sans trop hésiter, précisa-t-elle. Madeleine fut très impressionnée par la manière dont sa jeune amie étala les cartes sous ses yeux dans un arc de cercle quasi parfait. Comme demandé, elle choisit une première carte qu’elle posa sur la gauche, une seconde au milieu, une troisième sur la droite et ce, sans aucune hésitation.

—    Ici sur ta gauche c’est la carte de l’amour. Celle du milieu représente les affaires professionnelles. Enfin, la dernière carte est celle de la santé.

La jeune femme, qui avait pris bien malgré elle un ton de maîtresse d’école donnant la leçon à son élève, retourna fébrilement la première carte. C’était bien entendu la plus attendue par les deux femmes. 

—    Oh ! s’exclama-telle dans un grand éclat de rire et en tapant à son tour dans ses mains.

—    Quoi ? Qu’est-ce que cela signifie ? Explique-moi, enfin, ne me fais pas languir !

—    Regarde bien ! C’est la carte du Magicien ! Elle signifie qu’un jeune homme charmant va venir enchanter ta vie !

Les joues de la jeune servante s’empourprèrent de gêne autant que de bonheur à l’annonce de cette galante rencontre. Elle se mit à rêver d’une belle histoire d’amour avec Jean, dont elle était secrètement tombée amoureuse depuis des semaines. Bien que ce garçon ne fût ni très érudit, ni réellement séduisant, Madeleine s’était attachée à lui car il avait pour habitude d’être serviable, aimable et discret.

Ernestine, qui avait lu dans les pensées intimes de son amie, lui lança :

—    Je sais à quoi ou plutôt à qui tu penses ! Ne trouves-tu pas que ce Magicien ressemble étrangement à Jean ?

Les deux complices partirent une fois de plus dans un franc éclat de rire. Ernestine souleva ensuite la seconde carte, celle du Soleil, l’arcane numéro dix-neuf du jeu, annonciateur d’une nouvelle opportunité et d’une brillante réussite dans le domaine professionnel. Quant à la santé de la jeune Madeleine, avec la carte de la Force, représentant une femme forçant de ses propres mains la mâchoire d’un lion, elle semblait de fer. Décidément, Madeleine n’avait pas à se soucier de l’avenir.

Embauchées le même jour, près d’un an auparavant, les deux jeunes femmes avaient été placées au service de monsieur lorsque ce dernier, profondément meurtri, avait brutalement perdu sa jeune épouse en couches. Madame avait, disait-on, déjà subi plusieurs fausses couches avant cette dernière qui lui fût fatale. Monsieur occupait depuis plusieurs années un poste de banquier d’affaires au Crédit Foncier de France dont le siège se situait au cœur de la capitale. Il était respecté, apprécié et comptait parmi ses fidèles amis des sommités comme monsieur le baron Hausmann, préfet de la Seine, monsieur Boucicaut, fondateur du Bon Marché ainsi que monsieur Wolowski son directeur. Depuis la mort de sa jeune épouse, il vivait quasi reclus dans ce domaine devenu immense pour lui seul. Chacun espérait qu’il convole rapidement en secondes noces afin que la vie lui soit enfin plus douce – et qu’il la rende lui-même plus douce aux personnes qui l’approchaient, bien entendu. 

Monsieur revînt de son excursion à la tombée de la nuit accueilli par Henriette, coiffée, comme à son habitude, d’un austère bonnet de service qu’elle ne quittait jamais. Elle le débarrassa de son manteau et prit ses souliers pour les lustrer. Par pudeur, Henriette n’avait jamais évoqué son âge mais les pattes d’oies qui sillonnaient les coins de ses yeux et quelques mèches de cheveux blancs trahissaient à coup sûr une bonne trentaine d’années. Éduquée par des parents stricts dans les préceptes de la religion catholique, elle était dure au mal et n’avait à l’évidence jamais appris à se divertir. Elle était au service de monsieur depuis son arrivée avec son épouse au domaine de Montreuil-sous-Bois. Henriette avait elle-même un époux comme le trahissait la fine alliance qu’elle portait à son annulaire mais personne autour d’elle ne savait si elle avait ou non des enfants : elle n’évoquait jamais sa vie privée, question d’éducation. Devant son caractère si peu avenant aucune des deux jeunes domestiques n’avait jamais souhaité se hasarder à lui poser la question. Ce qui était certain en revanche, c’est qu’elle jalousait ces deux complices qui semblaient si heureuses ensemble et savaient si bien s’amuser. Il lui était très difficile de penser qu’elle n’avait jamais eu la chance de connaître ce genre de relation, quasi fusionnelle, avec ses propres sœurs.

Alors qu’elle époussetait son paletot, monsieur, qui semblait préoccupé, lui demanda de réunir l’ensemble du personnel sur-le-champ. Henriette s’exécuta sans tarder et se présenta sur le pas de la porte de la chambre des bonnes. Les deux jeunes servantes gloussaient tellement que, même en ayant pris soin de poser leur main sur leur bouche, elles ne pouvaient étouffer leur boucan. Henriette vit les cartes étalées en pagaille sur le lit et les souliers négligemment jetés à terre. 

—    Qu’est-ce que c’est que tout ce désordre, Mesdemoiselles ? Monsieur est revenu ; il requiert immédiatement votre présence. Hâtez-vous de remettre tout ceci en ordre ! 

Surprises dans un rare moment de détente, elles sursautèrent de concert. Ernestine débarrassa les cartes et les rangea à la hâte dans leur coffret en les glissant au fond du tiroir. 

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