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Ta mort en short(s)

20 octobre 2019

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Les mères et pères de famille l’avoueront sans peine : parler de la mort avec les plus petits peut s’avérer très délicat. Comment expliquer à un enfant l’absence soudaine d’un proche disparu ? Chers parents, cessez donc de chercher péniblement vos mots devant vos progénitures : Folimage vient à votre secours avec Ta Mort en Short(s), succession de 6 courts-métrages d’animation plutôt réussis à regarder en famille. 

Pépé le Morse, de Lucrèce Andreae, est le plus long de tous (15 minutes) et sans doute l’un des plus glauques. A déconseiller aux plus jeunes. Ici, c’est le grand-père, qui passait sa vie à fumer cigarette sur cigarette et à bronzer sur la plage, qui vient de mourir et de se faire incinérer. Alors que la famille se retrouve sur cette même plage pour disperser ses cendres, l’heure est venue pour chacun de libérer ses émotions avant qu’elles ne finissent par exploser. Si la colère domine, c’est bien la tristesse, salvatrice, qui s’exprime au final et permet à chacun de reprendre le cours normal de sa vie. 

Mon Papi s’est caché d’Anne Huynh, est, quant à lui, le plus tendre de la série. Alors qu’ils jardinent ensemble, le grand-père profite de ce moment de partage pour évoquer avec son petit-fils le moment où il ne sera plus là. « Comme une partie de cache-cache mais, là, on disparaît pour de vrai » explique-t-il. L’occasion d’un échange intéressant avec l’enfant qui se demande dans quel endroit son grand-père se trouvera une fois disparu et sous quelle forme il reviendra lui faire signe. 

La Petite Marchande d’Allumettes d’Anne Baillod et de Jean Faravel est, à mes yeux, le plus réussi grâce à sa technique d’animation de personnages en papier découpé qui leur donne réellement vie sous nos yeux. Chacun connaît ce conte si triste d’Andersen, évoquant la vie misérable de la pauvre petite marchande, mais ici c’est la fin de l’histoire qui vient éclairer les enfants. Ce court-métrage répond en effet à leur grande question « que se passe-t-il quand on meurt ? »

La Petite Marchande d'Allumettes

La Petite Marchande d’Allumettes

Chroniques de la Poisse d’Osman Cerfon rappelle immédiatement le dessin-animé South Park. OVNI de la série, mieux vaut ne pas compter sur lui pour apporter des réponses à vos enfants. Un curieux personnage à tête de poisson porte, semble-t-il, la poisse et provoque la mort partout où il passe. Aucun intérêt, pas même pour les dessins on l’aura compris. 

Mamie, de Janice Nadeau, présente la vie d’une petite fille qui s’interroge sur ses relations avec sa grand-mère. Pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas suffisamment à elle ? Pourquoi ne partagent-elles rien ensemble ? Il s’agit ici d’une réflexion sur la vie plus que sur la mort mais elle permet d’éclairer en quoi la douleur de perdre quelqu’un peut parfois empêcher les vivants de continuer à vivre comme ils le souhaiteraient. 

Los Dias de los Muertos de Pauline Pinson, se déroule au Mexique durant le fameux jour des morts. Coloré et pêchu, il clôt de manière joyeuse une succession de courts-métrages parfois un peu tristes tout de même il faut le reconnaître. Durant le jour des morts, chaque personne décédée a la chance de pouvoir venir rendre visite à sa famille. Gonzalo sonne donc à la porte de chez lui pour partager un bon repas avec sa femme. Mais tout ne se passera pas comme prévu… 

Los Dias De Los Muertos

Los Dias De Los Muertos

Ta Mort en Short(s) est disponible en VOD.

Bande-annonce  : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=265122.html

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Dans la bibliothèque des livres refusés

14 octobre 2019

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En vacances en Bretagne avec son compagnon, Daphné Despero (Alice Isaaz) jeune éditrice, tombe par hasard sur un lieu étrange : la bibliothèque des livres refusés. Chacun peut en effet venir y déposer, depuis tous les coins de France, le manuscrit en lequel il croyait tant mais qui n’a malheureusement pas rencontré le succès escompté auprès des éditeurs. Au détour d’un rayonnage, Daphné tombe sur un livre qui l’interpelle et l’emprunte. A la lecture du roman, elle en est convaincue : c’est un chef d’œuvre et son auteur, un certain Henri Pick, doit être mis en lumière pour son extraordinaire talent.

Elle se met donc immédiatement en quête de cet homme habitant la commune mais son épouse lui apprend qu’il est décédé deux ans auparavant. Le portrait qu’elle dresse alors de son mari n’est toutefois pas spécialement celui auquel on pourrait s’attendre pour un auteur de génie : gérant d’une pizzéria, Henri Pick ne lisait ni n’écrivait jamais. Taiseux, il avait pour habitude de s’enfermer dans son bureau, officiellement pour gérer sa comptabilité… A moins, peut-être, que ce ne fut pour écrire secrètement ce livre ?

Jean-Michel Rouche (Fabrice Luchini) célèbre critique littéraire, anime depuis de nombreuses années une émission littéraire regardée par la France entière. En direct ce soir-là, il reçoit Daphné Despero et la veuve d’Henri Pick pour évoquer le roman de son époux. Mais le critique en est convaincu et le clame haut et fort : cet homme ne peut en être l’auteur. Il se met alors en tête de retrouver, quoiqu’il en coûte, le véritable génie qui se cache derrière cette œuvre.

L’enquête, diligentée par un Fabrice Luchini en pleine forme, prend une tournure rafraîchissante bien qu’on se demande sans cesse ce qui pousse ce critique à remuer ciel et terre pour prouver qu’il dit vrai. Loin de la « Connasse » dont elle a tant aimé jouer le rôle, Camille Cottin, qui incarne la fille d’Henri Pick, est réellement attachante, préférant ignorer une réalité trop cruelle à ses yeux mais se montrant suffisamment curieuse pour lui entrouvrir malgré tout la porte.

Pour celles et ceux qui ont lu le roman éponyme de David Foenkinos, la chute de ce film, réalisé par Rémi Bezançon, était bien entendu déjà jouée. Pour les autres, le dénouement de l’intrigue du Mystère Henri Pick peut sembler au mieux, un peu tiré par les cheveux et au pire, décevant au point d’en conclure tout ça pour ça. Dommage.

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Le Mystère Henri Pick est disponible en VOD.

Bande-annonce : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19581454&cfilm=260561.html

Ô toi, merveilleux Japon !

6 octobre 2019

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Il m’arrive de les entendre résonner dans ma tête lorsque le bonhomme devient vert et que je pose le pied sur le passage piéton. Est-ce grave, docteur ? Ding, dong ou encore cui, cui, une quinzaine, une vingtaine de fois d’affilée jusqu’au trottoir d’en face. Ces curieux sons permettent aux personnes aveugles et malvoyantes de savoir à quel moment elles peuvent traverser en toute sécurité. Et ils sont si agréables qu’ils ravissent les oreilles des citadins. 

https://www.youtube.com/watch?v=veJfVsEHpLs

Se superposant au bruit de la circulation, je les entends parfois elles aussi, ces cigales surnaturelles qui se prennent pour des perceuses électriques ! Pas besoin de tendre l’oreille ! Elles couvrent de leur chant strident et si impressionnant la valse des klaxons et des accélérations, abritées dans les arbres alentours. 

https://www.youtube.com/watch?v=pk_9zJfM-a0

Lorsque j’entre dans mon tramway le matin, les conversations personnelles impudiques, les musiques de chacun poussées à leur maximum m’agressent soudainement, moi qui me suis si bien habituée à ce calme quasi religieux, à ce respect de chacun. Le chauffeur est enfermé à clé dans son habitacle pour éviter toute agression potentielle. Là-bas, la vitre est toujours ouverte pour pouvoir communiquer si besoin ; après tout, aucune menace n’est à redouter… 

Tramway de Kyoto

Tramway de Kyoto

Lorsque je souhaite descendre du tramway une fois arrivée à destination, on m’en empêche. Pressés, les jeunes comme les moins jeunes montent tels des zombies avec un seul objectif en tête : trouver la meilleure place et n’en décoller sous aucun prétexte. Peu importe qu’une personne âgée ou handicapée souhaite ou non s’asseoir elle aussi. Je descends donc, toujours étonnée, après que ces personnes se soient confortablement installées. Là-bas, on attend patiemment son tour. Et avec le sourire. 

Au restaurant, personne ne m’apporte une tasse de thé bien frais pour étancher ma soif quand je passe la porte. On m’installe et j’attends… parfois longtemps… et au moment où je passe enfin commande et demande une carafe d’eau pour accompagner mon repas, il arrive qu’elle ne parvienne jamais jusqu’à ma table. 

Tasse de thé matcha

Tasse de thé matcha

Je suis également déçue de constater, quand il m’arrive de voyager en TER, que le contrôleur ou la contrôleuse ne salue pas les voyageurs au moment de quitter le wagon pour entrer dans le suivant. Déçue aussi de ne pas être accueillie, à mon arrivée, par le personnel d’entretien, et remerciée pour ma simple présence. D’ailleurs, mon train n’est pas nettoyé à chaque station… et ça se voit, indéniablement. 

Enfin, mon sac est toujours bien fermé… Et ma main couvre la fermeture éclair par habitude. Je vis en effet dans un pays où on pourrait me l’arracher, ou voler discrètement son contenu. Là-bas, mon sac était ouvert toute la journée… et rien ne m’a jamais été volé. 

Ô toi, merveilleux Japon, comme tu me manques ! 

Un jour, très prochainement, nous nous retrouverons ! 

 

Ruelle de Kyoto

Ruelle de Kyoto

 

Quelques photos de mon voyage au Japon vous attendent sur mon compte Instagram @liexie10 https://www.instagram.com/liexie10/?hl=fr

 

Clémence, depuis l’autre côté

5 octobre 2019

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A lire les mots de cette enfant de 8 ans, tous écrits à l’imparfait, on en a immédiatement la certitude : elle n’est plus là. Elle n’a pas survécu. On ne sait pas à quoi, on ne sait pas pourquoi, mais elle n’est plus en vie. Des épisodes de sa courte vie se succèdent, page après page, vestiges d’un passé encore frais malgré les années, sensibles, tendres et heureux. 

Clémence – c’est son prénom – aurait du quitter ce monde en paix et regagner la nuit après que sa vie l’ait abandonnée, mais elle a été retenue. Retenue en otage dans la mémoire de son père qui n’a jamais pu se résoudre à la laisser partir. Ce père qui, fou de douleur, ne pense qu’à elle chaque seconde qui s’écoule depuis plus de quinze ans. Qui en a oublié de poursuivre sa propre vie d’homme et de mari. 

Depuis l’esprit de ce triste geôlier qui la retient prisonnière, elle revoit Just, ce petit garçon auquel, elle l’aurait parié, la vie l’avait pourtant destinée. Les années ont passé et Just s’apprête aujourd’hui à devenir père. La vie a continué pour lui : quelle injustice ! Clémence aurait sans doute aimé devenir la mère de cet enfant. Pour la maintenir en vie, coûte que coûte, le père de la petite lui a inventé tous les destins possibles jusqu’à écœurement, jusqu’à épuisement. Page après page, on se demande avec inquiétude s’il réussira un jour à laisser sa petite partir en paix… 

Je voudrais que la nuit me prenne, d’Isabelle Desesquelles, est un roman profondément dérangeant. Si la fillette est prise en otage par l’esprit de ce père incapable de faire son deuil, le lecteur lui aussi est prisonnier des ressentis de cet homme. Amers, bruts et extrêmement douloureux.

Passer sans transition aucune des souvenirs pétillants et innocents de l’enfant à une scène de sexe crue digne d’un mauvais porno donne la nausée. L’amertume de l’homme, ses allers et retours permanents entre souvenirs heureux et douleur immonde de constater que la vie poursuit son oeuvre sans sa fille est très pénible. Ajoutons à cela des souvenirs qui reviennent en boucle, lancinants, et cet ouvrage, quoique parfaitement bien écrit, finit par taper sur les nerfs. On le referme avec soulagement. 

 

Clémence, depuis l'autre côté  dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... telechargement

 

 

La communauté des condamnés

3 octobre 2019

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Il a la cinquantaine et est atteint de la maladie de Charcot. Condamné à mourir emmuré dans son propre corps, précise-t-il. Il se sent proche de tous ces gens, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui, tout comme lui, sont venus demander un miracle. « La communauté des condamnés », c’est ainsi qu’il a surnommé ce groupe d’individus dont la souffrance physique n’a d’égal que la souffrance psychologique. Ils se sont tous retrouvés là où la fatalité pourrait hypothétiquement renoncer : à Lourdes. 

Ce père de famille venu du nord est à la recherche d’un emploi. Dans un mois, il ne percevra plus d’allocations chômage. Chaque mois, il met difficilement de côté une vingtaine d’euros pour sa fille atteinte d’une maladie orpheline. Cela lui permet année après année de l’emmener à Lourdes et de prier avec elle la Sainte Vierge. Qui sait ? Un jour, sans doute, elle sera guérie et délivrée des railleries de ses camarades de classe. Cet autre père de famille tient son petit garçon par la main. Il a huit ans et lui aussi est condamné par sa maladie. Dans le silence pesant d’une chapelle, il s’adresse à la Vierge afin qu’elle donne à son épouse la force d’espérer encore, à son enfant la force de supporter la douleur. 

Parmi la communauté, il y a aussi les autres condamnés. Ceux qui le sont par notre propre regard. Les prostitué.e.s du bois de Boulogne. Qui pleurent lorsqu’un prêtre leur rappelle que leur vie a la même valeur que celle des autres quoiqu’ils aient fait. Qu’il n’est jamais trop tard. Et, pour les aider tous, des anges terrestres : une communauté de soignants entièrement dévoués aux souffrants et des religieux dont les seuls mots réussissent à apaiser, momentanément, les terribles maux. 

Thierry Demaizière et Alban Teurlai, réalisateurs du documentaire Lourdes, sorti en salles le 8 mai 2019, ont réussi à traiter ce sujet extrêmement douloureux et intime avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. Leur foi permet-elle à ces personnes de mieux supporter la douleur ? Sans doute, bien que les miracles soient rares. Mais que faire d’autre, sinon prier ? 

La communauté des condamnés dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... 4491101.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Bande-annonce : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19583066&cfilm=261593.html

Les Programmes de la Source / Extrait 3 : Du Domaine de Montreuil à la Maison Worth

18 août 2019

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Monsieur – qui se faisait appeler monsieur le comte par coquetterie depuis des années – était attendu à la ville pour un rendez-vous mondain. Il avait revêtu son chapeau haut de forme et s’apprêtait à quitter le domaine pour quelques heures. Jean, son factotum, était, quant à lui, affairé à l’attelage de la calèche pour son départ. Parmi le personnel de maison, Madeleine et Ernestine, postées à la fenêtre de la chambre de monsieur au premier étage, l’observèrent monter puis s’éloigner en dissimulant à peine un large sourire ravi. Enfin, elles allaient goûter à un peu de repos ! Quand la calèche eût franchi le portail, les deux jeunes femmes montèrent à toute vitesse à l’étage supérieur, où se trouvait leur chambre, en ricanant comme des enfants.

Arrivée la première, Ernestine se rua, essoufflée, sur la table de chevet et sortit de son tiroir un mouchoir de tissu blanc brodé à ses initiales qui dissimulait le fameux jeu de tarot de Marseille, legs de sa défunte mère dont elle lui avait tant parlé. Un jeu de cartes surprenant qui permettait, disait-on, de connaître l’avenir ; rien que ça ! Bienheureuse de prendre enfin un peu de bon temps avec son amie, Madeleine tapa fébrilement dans ses mains, impatiente à l’idée de connaître son avenir. Elles s’installèrent toutes les deux à la hâte sur le lit à rouleau grinçant et poussiéreux d’Ernestine en faisant voler leurs souliers au sol. La jeune cartomancienne donna ses instructions sans attendre : le jeu devait être coupé avec la main gauche et son amie devait choisir trois cartes – sans trop hésiter, précisa-t-elle. Madeleine fut très impressionnée par la manière dont sa jeune amie étala les cartes sous ses yeux dans un arc de cercle quasi parfait. Comme demandé, elle choisit une première carte qu’elle posa sur la gauche, une seconde au milieu, une troisième sur la droite et ce, sans aucune hésitation.

—    Ici sur ta gauche c’est la carte de l’amour. Celle du milieu représente les affaires professionnelles. Enfin, la dernière carte est celle de la santé.

La jeune femme, qui avait pris bien malgré elle un ton de maîtresse d’école donnant la leçon à son élève, retourna fébrilement la première carte. C’était bien entendu la plus attendue par les deux femmes. 

—    Oh ! s’exclama-telle dans un grand éclat de rire et en tapant à son tour dans ses mains.

—    Quoi ? Qu’est-ce que cela signifie ? Explique-moi, enfin, ne me fais pas languir !

—    Regarde bien ! C’est la carte du Magicien ! Elle signifie qu’un jeune homme charmant va venir enchanter ta vie !

Les joues de la jeune servante s’empourprèrent de gêne autant que de bonheur à l’annonce de cette galante rencontre. Elle se mit à rêver d’une belle histoire d’amour avec Jean, dont elle était secrètement tombée amoureuse depuis des semaines. Bien que ce garçon ne fût ni très érudit, ni réellement séduisant, Madeleine s’était attachée à lui car il avait pour habitude d’être serviable, aimable et discret.

Ernestine, qui avait lu dans les pensées intimes de son amie, lui lança :

—    Je sais à quoi ou plutôt à qui tu penses ! Ne trouves-tu pas que ce Magicien ressemble étrangement à Jean ?

Les deux complices partirent une fois de plus dans un franc éclat de rire. Ernestine souleva ensuite la seconde carte, celle du Soleil, l’arcane numéro dix-neuf du jeu, annonciateur d’une nouvelle opportunité et d’une brillante réussite dans le domaine professionnel. Quant à la santé de la jeune Madeleine, avec la carte de la Force, représentant une femme forçant de ses propres mains la mâchoire d’un lion, elle semblait de fer. Décidément, Madeleine n’avait pas à se soucier de l’avenir.

Embauchées le même jour, près d’un an auparavant, les deux jeunes femmes avaient été placées au service de monsieur lorsque ce dernier, profondément meurtri, avait brutalement perdu sa jeune épouse en couches. Madame avait, disait-on, déjà subi plusieurs fausses couches avant cette dernière qui lui fût fatale. Monsieur occupait depuis plusieurs années un poste de banquier d’affaires au Crédit Foncier de France dont le siège se situait au cœur de la capitale. Il était respecté, apprécié et comptait parmi ses fidèles amis des sommités comme monsieur le baron Hausmann, préfet de la Seine, monsieur Boucicaut, fondateur du Bon Marché ainsi que monsieur Wolowski son directeur. Depuis la mort de sa jeune épouse, il vivait quasi reclus dans ce domaine devenu immense pour lui seul. Chacun espérait qu’il convole rapidement en secondes noces afin que la vie lui soit enfin plus douce – et qu’il la rende lui-même plus douce aux personnes qui l’approchaient, bien entendu. 

Monsieur revînt de son excursion à la tombée de la nuit accueilli par Henriette, coiffée, comme à son habitude, d’un austère bonnet de service qu’elle ne quittait jamais. Elle le débarrassa de son manteau et prit ses souliers pour les lustrer. Par pudeur, Henriette n’avait jamais évoqué son âge mais les pattes d’oies qui sillonnaient les coins de ses yeux et quelques mèches de cheveux blancs trahissaient à coup sûr une bonne trentaine d’années. Éduquée par des parents stricts dans les préceptes de la religion catholique, elle était dure au mal et n’avait à l’évidence jamais appris à se divertir. Elle était au service de monsieur depuis son arrivée avec son épouse au domaine de Montreuil-sous-Bois. Henriette avait elle-même un époux comme le trahissait la fine alliance qu’elle portait à son annulaire mais personne autour d’elle ne savait si elle avait ou non des enfants : elle n’évoquait jamais sa vie privée, question d’éducation. Devant son caractère si peu avenant aucune des deux jeunes domestiques n’avait jamais souhaité se hasarder à lui poser la question. Ce qui était certain en revanche, c’est qu’elle jalousait ces deux complices qui semblaient si heureuses ensemble et savaient si bien s’amuser. Il lui était très difficile de penser qu’elle n’avait jamais eu la chance de connaître ce genre de relation, quasi fusionnelle, avec ses propres sœurs.

Alors qu’elle époussetait son paletot, monsieur, qui semblait préoccupé, lui demanda de réunir l’ensemble du personnel sur-le-champ. Henriette s’exécuta sans tarder et se présenta sur le pas de la porte de la chambre des bonnes. Les deux jeunes servantes gloussaient tellement que, même en ayant pris soin de poser leur main sur leur bouche, elles ne pouvaient étouffer leur boucan. Henriette vit les cartes étalées en pagaille sur le lit et les souliers négligemment jetés à terre. 

—    Qu’est-ce que c’est que tout ce désordre, Mesdemoiselles ? Monsieur est revenu ; il requiert immédiatement votre présence. Hâtez-vous de remettre tout ceci en ordre ! 

Surprises dans un rare moment de détente, elles sursautèrent de concert. Ernestine débarrassa les cartes et les rangea à la hâte dans leur coffret en les glissant au fond du tiroir. 

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Les Programmes de la Source / Extrait 2 : Le Harem de Louxor

18 juillet 2019

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Douze magnifiques jeunes beautés venaient de terminer une longue et langoureuse danse à la demande expresse du sultan qui n’en avait pas perdu une miette. Oints d’huiles et d’onguents parfumés, leurs corps gracieux étaient drapés des plus belles soieries du pays. Leurs lobes d’oreilles, leurs poignets et leurs doigts courbaient presque sous le poids de l’or et des pierres précieuses : au moindre petit mouvement qu’elles exécutaient, elles tintinnabulaient et embaumaient délicieusement l’espace qu’elles occupaient.

La favorite du sultan, Melike était, et de loin, la meilleure danseuse du harem. Sans doute aussi la plus jolie même si sa moue boudeuse agaçait prodigieusement le maître du palais. Comment était-il possible de faire preuve de tant d’ingratitude ? Nombreuses étaient les femmes qui pouvaient l’envier ; voilà ce qu’il pensait. La mélancolie qu’elle affichait le fatiguait mais, malgré cela, il avait la plus grande peine à détacher son regard de ses grands yeux sombres cernés de khôl, de sa bouche pulpeuse joliment dessinée en forme de cœur et de sa longue chevelure lisse et brillante entravée de fils d’or coruscants à la lumière. Sa silhouette souple et longiligne, dont il pouvait distinguer les contours sous ses longues tuniques de voile fin, le rendait tout simplement fou. L’homme se désespérait qu’elle porte enfin un enfant pour l’épouser.

Le groupe de femmes descendit en carillonnant l’escalier qui le menait au hammam pour se rafraîchir et déguster quelques dattes fraîches mises à leur disposition. Au cœur de la belle cité de Louxor, la ville aux cent portes, le palais du sultan était l’un des plus beaux et des plus grands d’Egypte. Depuis la rive ouest du Nil, pourtant située à un peu moins de trois kilomètres de là, on en apercevait les trois gigantesques dômes dorés et les innombrables moucharabiehs qui en obstruaient les fenêtres. A l’intérieur, les murs étaient sertis de cornaline, de turquoise et de serpentine disposées en arabesques, ce qui avait pour résultat un mélange de couleurs peu harmonieux, pesant, presque entêtant, y rendant l’air encore plus dense. L’homme était, certes, richissime, mais cela ne lui donnait pas bon goût en matière de décoration pour autant. Sa fortune était proportionnelle à ses accès de colère : chacun ici connaissait sa réputation sulfureuse dans la grande cité. Il lui arrivait d’avoir la main lourde envers les plus récalcitrantes de ses protégées.

Comme de coutume, Melike et sa petite sœur Eylem s’éloignèrent rapidement des autres femmes pour aller bavarder tout en marchant dans la cour intérieure du palais. Leurs messes basses journalières intriguaient les autres odalisques qui ne connaissaient en rien leur histoire et les imaginaient volontiers en couple. Les persiflages et autres intrigues ne manquaient pas en ces lieux ; ils permettaient simplement de passer le temps. Jalousée pour avoir gagné les faveurs du richissime maître de maison, Melike avait pris l’habitude d’humer trois fois au moins son verre de thé à la menthe avant d’en avaler le contenu : ce rituel lui avait probablement sauvé la vie à maintes reprises.

—    Crois-tu que nous reverrons père et mère un jour ? demanda brusquement Melike en libérant sa longue chevelure de jais de ses fils d’or.

Son regard, déjà lourdement fardé, s’était encore alourdi sous le poids de la tristesse et de l’amertume.

—    Je l’espère…  Quand allons-nous enfin nous enfuir d’ici ?!

Melike mit sa main sur la bouche de sa sœur, provoquant chez elle un brusque mouvement de recul.

—    Pas si fort, enfin !

Les deux femmes se hâtèrent de rejoindre la palmeraie, leur endroit de prédilection, où aucune oreille indiscrète ne pouvait les entendre.

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Les Programmes de la Source / Extrait 1 : Le Campement des Völvas

1 juin 2019

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Ce blog est traditionnellement consacré à la mise en lumière du travail d’artistes, qu’ils écrivent, qu’ils réalisent des films, qu’ils peignent ou qu’ils jouent de la musique. J’écris moi aussi depuis un bon moment mais, mon travail n’étant ni connu, ni reconnu, j’ai jugé plutôt légitime (une fois n’est pas coutume) de faire ici mon autopromotion en partageant avec vous un extrait de mon roman, Les Programmes de la Source, publié en autoédition (https://www.thebookedition.com/fr/les-programmes-de-la-source-p-361396.html

Je vous souhaite donc une excellente lecture de ce premier extrait (car oui, il y en aura d’autres !) 

PROGRAMME I

LE CAMPEMENT DES VÖLVAS

 

La forêt s’était de nouveau parée de reflets or, cuivre et bronze mais la brume, épaisse, ne permettait pas d’en apprécier la beauté. Le froid, déjà vif pour cette période de l’année, annonçait un hiver précoce que toutes ici redoutaient. Au travers les feuillus et les résineux, on pouvait distinguer une silhouette féminine recouverte d’une lourde pelisse en peau de mouton. Elle semblait se hâter. Le rythme athlétique de sa marche faisait rebondir en rythme sa longue tresse blond cendré, qu’elle portait de côté, et son carquois. La jeune Mjöll foulait ainsi la litière jonchée de branchages, provoquant parfois quelques craquements secs qui rompaient le silence paisible des lieux. Autour de ses grands yeux clairs étaient apparues ces derniers temps des volutes violines qui trahissaient une succession de nuits de peu de sommeil. La fatigue, conjuguée à l’humidité piquante de cette forêt, n’était pourtant rien en comparaison du fardeau de la répudiation qu’elle portait lourdement sur le cœur. A quoi son avenir allait-il ressembler à présent que l’homme qu’elle aimait l’avait repoussée ? La morgue avec laquelle il l’avait dévisagée en la chassant définitivement de sa vie lui revenait sans cesse en mémoire. Mécaniquement, sous l’effet de la tristesse, elle mordit une fois de plus ses lèvres déjà meurtries en de nombreux endroits. Qu’allait-elle devenir, ici, près de cette forêt, auprès de ses compagnes d’infortune ? Perdue dans de sombres pensées où l’avenir prenait une teinte de plus en plus noire, Mjöll s’enfonçait progressivement dans ces lieux qu’elle avait déjà explorés des dizaines de fois depuis l’installation du camp. 

A l’approche de la clairière où elle espérait recueillir quelques baies de camarines et de myrtilles, les chants des oiseaux cessèrent subitement. Elle stoppa net, se dissimula derrière le tronc épais d’un chêne et recouvrit d’instinct son crâne de son capuchon en peau. Quelqu’un ou quelque chose approchait dans sa direction. Tapie, la jeune femme essaya de distinguer la nature de la menace. Elle soupira de soulagement et baissa sa garde quand elle comprit qu’il ne s’agissait que d’un cerf. Le noble animal, dont seuls étaient visibles les épois depuis la cache où elle se trouvait, semblait lui aussi s’être brutalement arrêté flairant un danger aux alentours. Il reprit lentement sa promenade après avoir scruté les environs du regard et reniflé par endroits le sol humide sous ses sabots. La bête, qui déambulait sereinement à présent, plongea tout à coup ses yeux dans ceux d’une femme agenouillée à terre. Un cri déchirant traversa la forêt au moment où une flèche lui transperçât le flanc gauche. L’animal tituba quelques instants – qui semblèrent durer une éternité – puis s’écroula dans un bruit sourd sur un tapis de feuilles mortes et de lichens. Fière de sa prise, la druidesse afficha un rictus satisfait. Elle posa son arc et sortit de son carquois un couteau fait de bois et d’os pour s’emparer de son cœur. Freyja lui donnait le courage nécessaire. Elle incisa le poitrail de l’animal et y plongea ses deux mains diaphanes pour prélever le précieux organe. Ce fût moins difficile que prévu. Ne pouvant traîner sa carcasse sur les quelques kilomètres qui la séparaient à présent du camp, elle laissa le cadavre éventré reposer à l’endroit même où elle lui avait ôté la vie. Si les charognards lui en laissaient le temps, elle reviendrait le lendemain pour découper sa peau dont les femmes du camp avaient tant besoin.

Les mains pleines du sang encore chaud de l’animal, Mjöll s’en barbouilla grossièrement les joues déjà rougies par le froid et l’effort et imagina en chemin l’accueil triomphal que ses sœurs allaient sans doute lui réserver. Cette pensée réjouissante, qui tranchait avec toutes celles qu’elle avait eues en chemin, lui fit accélérer le pas. Voilà bien longtemps que les druidesses n’avaient pas ri ni même réellement souri au campement tant leur quotidien y était laborieux. Pour parer à toute éventuelle attaque, qu’elle fût humaine ou animale, elles assuraient des gardes en permanence, de jour comme de nuit, et parce qu’elles étaient peu nombreuses cela les épuisait. Certaines tannaient les peaux des bêtes, qu’elles chassaient également pour leur viande, à la fumée ou aux écorces, d’autres récoltaient les baies et les herbes destinées à la consommation, aux rituels et aux soins tandis que d’autres encore transmettaient l’enseignement des runes aux quelques enfants qui les avaient suivies dans leur exil. A l’approche du campement, la jeune Mjöll, dont le visage et les mains étaient maculés de sang, surprit un groupe d’enfants qui jouaient à s’attraper. Leurs hurlements de terreur, qui se distinguaient nettement de leurs joyeux petits rires aigus, alertèrent les druidesses qui se retournèrent de concert dans sa direction. La jeune femme, qui ne pût réprimer un immense sourire, présenta fièrement le cœur du cerf à l’assemblée et cria : 

—    Une offrande pour Freyja !

De partout, des manifestations de joie fusèrent. L’ensemble des druidesses vint entourer la chasseuse pour célébrer son trophée et la féliciter. Tout juste remis de leurs émotions, les enfants se pressèrent en se bousculant pour voir de plus près l’organe que la jeune femme tenait dans le creux de sa main ; du plus jeune au plus âgé, tous affichèrent une mimique de dégoût en apercevant furtivement le morceau de chair ensanglanté et déguerpirent aussi vite qu’ils étaient arrivés. Grâce à ce sacrifice, Freyja, leur déesse, allait pouvoir délivrer dès la tombée de la nuit de précieuses prophéties et les éclairer enfin sur leur avenir. Eirdìs, gardienne du feu et maîtresse du campement, somma ses consœurs de préparer les herbes rituelles et les runes sacrées en prévision de la soirée peu ordinaire qui était sur le point d’avoir lieu. Les vingt-quatre runes de spath quasi translucide, utilisées lors des cérémonies d’offrandes, avaient été taillées et gravées au village par l’une des druidesses du campement. Cette femme aux doigts de fée pouvait passer des journées entières à confectionner des armes, des statuettes et autres ustensiles de bois ou d’os. Ces moments de communion avec la matière avaient cet avantage de chasser le souvenir de son jeune fils resté sur les hauteurs de Gilja, au village, à une soixantaine de kilomètres au nord. Son époux, qui l’avait elle aussi répudiée, l’avait autorisée à quitter le village mais lui avait formellement interdit de prendre en otage leur jeune enfant, selon ses propres termes. Malgré les circonstances dramatiques, sa foi avait été plus forte que tout. Au fond d’elle-même, elle savait que Freyja lui serait éternellement reconnaissante pour ce terrible renoncement. 

A la nuit tombée, alors que l’immense foyer crépitait au beau milieu des tentes en peaux de bêtes, une forte odeur de quintefeuille et de benoîte fumées monta jusqu’aux narines des femmes qui bavardaient et riaient tout en s’apprêtant. Le campement semblait reprendre vie. Sous les hululements lointains d’un harfang, chacune vînt se placer lentement autour du brasier qui diffusait les entêtants effluves de ces plantes aux mille vertus. Une fois que toutes furent assises en cercle, Eirdìs prit la parole : 

—    Mes chères sœurs, comme vous le savez Mjöll a apporté aujourd’hui le cœur d’un cerf au campement. Qu’elle soit remerciée pour son offrande à Freyja.

L’inhalation des vapeurs avait sans doute grisé quelques femmes qui firent monter une joyeuse clameur, vite interrompue toutefois par le ton ferme d’Eirdìs qui reprit :

—    S’il vous plaît, druidesses. Nous sommes toutes très excitées à l’idée de recevoir la parole de notre déesse. Je vous demande de bien vouloir faire silence et de joindre vos mains les unes aux autres afin que nous puissions l’accueillir ensemble.

Elle examina ses consœurs réunies autour d’elle et s’empara de la bourse en vessie de bouc posée sur son genou. Elle souleva le petit sac et en fit tomber les vingt-quatre éclats de spath qui glissèrent ensemble vers le sol, miroitants à la lueur du feu. L’un d’eux vînt se poser, comme guidé par une main invisible, au centre du cercle tracé dans la terre suintante. Une goutte de sueur perla sur le front de la gardienne du feu à la vue du symbole qui venait d’apparaître sous ses yeux : deux bâtons parallèles dressés à la verticale portant en leur centre un bâton horizontal, de travers. La funeste Hagalaz, symbole de crise et de destruction, venait de se manifester pour la première fois depuis dix lunaisons. 

Les Programmes de la Source / Extrait 1 : Le Campement des Völvas dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... couverture-les-programmes-de-la-source-thebookedition

Le grand jardin des névroses de Bosch

5 mai 2019

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Humains, qu’avez-vous fait du monde que je vous ai légué ? Voilà en quelque sorte comment on pourrait résumer l’oeuvre Le Jardin des Délices, peinte il y a plus de 500 ans par Jérôme Bosch, artiste dont je n’avais jamais entendu parler avant de regarder Le Mystère Jérôme Bosch, documentaire réalisé par José Louis Lopez-Linares en 2016. Cet étrange triptyque, dont on jurerait qu’il a été peint il y a quelques années à peine tant il paraît éloigné des standards de la peinture de l’époque, est commenté dans ce documentaire par des écrivains, des artistes, des philosophes et des musiciens qui, reconnaissons-le, ont bien des difficultés à partager un point de vue identique sur cette oeuvre si… déroutante. 

Le panneau de gauche représente un Christ au regard profond, sérieux, tenant par la main Ève qu’il présente à Adam. Derrière ces présentations, comme l’explique le documentaire, on assiste presque à une scène darwinienne avant l’heure puisqu’ Adam et Eve semblent effectivement avoir été créés après les règnes minéral, végétal et animal : des insectes de toutes sortes quittent leur mare les uns après les autres et semblent évoluer en gagnant la terre ferme… Les animaux plus évolués, comme la girafe et l’éléphant, semblent vivre de manière paisible. Il se dégage d’ailleurs de ce panneau une grande sérénité, qu’on peut lire également dans les yeux du Christ qui semblent dire « Je vous donne toutes ces merveilles, elles sont à vous, faites-en bon usage. »

Panneau gauche - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau gauche – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Le second panneau dévoile un tout autre visage dont j’aimerais ici vous livrer ma version. Les descendants d’Adam et Eve ont vite oublié la consigne initiale qui était de faire bon usage de cette magnifique terre dont ils ont hérité. Dans ce foutoir sans nom, on assiste à des scènes ubuesques : les humains ont domestiqué les animaux pour les utiliser afin d’en tirer profit, ils les chevauchent de toutes parts. Partout, les fruits rouges, représentant sans doute le fruit défendu originel, sont dévorés ou convoités. Les humains forniquent allègrement sans se soucier de la nature qui les protège (les oiseaux, le canard et le papillon en bas à gauche sont disproportionnés par rapport aux personnages) Ils se sont érigé à leur propre gloire des palais qui ne ressemblent à rien et ont constitué des armées pour se défendre, mais de quoi ? Leur existence elle-même semble d’une absurdité sans nom. Un seul personnage, assis sur un immense oiseau en bas à gauche du panneau, se bouche les oreilles et garde les paupières fermées pour ne pas assister à la scène. 

Panneau central - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau central – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Enfin, le dernier panneau représente, à mon sens, la terrible conclusion de cette histoire. Le goût immodéré des descendants d’Adam et Ève pour la chair, leur mépris des autres règnes (minéral, végétal, animal) qu’ils se devaient de protéger sans compter leur ego démesuré les ont tout droit conduits en enfer. Après avoir connu la nature luxuriante, l’eau fraîche et la lumière, place aux endroits les plus sombres et au rouge vif des flammes. Le diable, incarné par un personnage central blanchâtre au regard malsain et au corps éventré semble avoir soigneusement orchestré la sentence pour chacun d’entre eux. Le vacarme règne en maître et s’entend presque à la lecture de ce panneau. Une partition est même laissée au regard du spectateur en bas à gauche du panneau : est-ce cela, la « mélodie » de l’enfer ? Les instruments de musique blessent physiquement les personnages, tout comme les animaux qui semblent prendre leur revanche… Ici, pas d’autre issue que la souffrance éternelle. 

Panneau droit - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau droit – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Mais ce dernier panneau n’est pas le point final de l’oeuvre car, lorsque le triptyque se referme, il laisse place à une sorte d’ultime conclusion. Une sphère grisâtre représentant le monde gît, vidée de ses habitants, comme si tout s’était tout à coup éteint. Et cette inscription, tout en haut, qui sonne le glas : « Il a dit, et tout a été fait« . Game over. 

Le Jardin des Délices - triptyque fermé - 1503/1504

Le Jardin des Délices – triptyque fermé – 1503/1504

Que penser de cette oeuvre, qui, plus de 500 ans après sa création, fait encore et toujours parler d’elle tant par son originalité et sa modernité que par les messages qu’elle fait passer et que chacun interprète à sa manière ? Doit-on y voir le terrible message d’un visionnaire, qui tentait, en 1500 déjà, de nous mettre en garde contre nos bas instincts ou un simple « cauchemar fiévreux » comme le dit ironiquement l’un des commentateurs de l’oeuvre dans ce documentaire ? Et si, finalement, il s’agissait ici de l’étalage impudique des incalculables névroses de l’artiste ? 500 ans plus tard, le mystère Jérôme Bosch reste entier… 

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En savoir plus sur le peintre: https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch

Bande-annonce du documentaire disponible en VOD : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19564396&cfilm=246350.html

Les onze corbeaux de Jean Dunand

28 avril 2019

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Le musée des Beaux-Arts de Reims, qui fermera définitivement ses légendaires portes de la rue Chanzy fin septembre, abrite de nombreux trésors réalisés entre le XVIème et le XXIème siècle. Parmi les plus connus du grand public, citons Le Songe de Jacob de Marc Chagall, La Mort de Marat de Jaques-Louis David et, pour ses liens si forts avec notre ville, une véritable collection d’œuvres de Léonard Foujita, dont le colossal et épouvantable triptyque, L’Apocalpyse. Mais c’est une oeuvre plus confidentielle, qui m’a interpellée dès mon arrivée au rez-de-chaussée, salle Gérard, que je souhaite partager ici.

Onze immenses corbeaux se trouvent au sommet d’un arbre japonisant, sur un fond laiteux rappelant un ciel hivernal. Ces sombres oiseaux, dont on dit qu’ils sont les messagers de l’au-delà, ont un regard inquiétant donnant immédiatement le sentiment qu’une funeste nouvelle est sur le point d’arriver (la seconde guerre commence au moment même où le tableau se termine…)  Au loin sur le côté gauche du tableau, presque en filigrane, se trouve entourée d’arbres une église de village gardée par un calvaire. 

Les Corbeaux, Jean Dunand, 1936-1939

Les Corbeaux, Jean Dunand, 1936-1939

Cette oeuvre est spéciale car son fond blanchâtre est constitué exclusivement de coquilles d’œufs. Oui, vous avez bien lu. Jean Dunand, qui s’est essayé à de multiples techniques artistiques durant toute sa carrière (il fut ciseleur, mosaïste, dinandier et apprit l’art ancestral de la laque avec un maître japonais) a découpé, nettoyé, brossé et laqué durant 3 années entières des minuscules morceaux de coquilles d’œufs qu’il a assemblées à la pince à épiler pour créer le fond de son oeuvre. Étrange contraste entre, d’un côté, les funestes corbeaux annonciateurs de mort et de l’autre, une composition réalisée en matière organique, manifestation de l’éclosion de la vie… avec pour intermédiaire une église où les deux se côtoient chaque jour. Les corbeaux, dont le rendu est obtenu en relief par la technique du laquage, ont des perles noires fendues à la place des yeux. 

Je ne remercierai jamais assez Mohamed, surveillant de la salle Gérard, pour m’avoir fait découvrir cette oeuvre de cette manière, à la recherche des détails qui la rendent si unique. Cet homme passionné et passionnant ferait sans aucun doute le meilleur guide de musée au monde si on lui en offrait la possibilité ! 

Voici une oeuvre dont je me souviendrai toute ma vie grâce à lui. 

En savoir plus sur l’artiste : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Dunand

Site du musée des Beaux Arts de Reims : https://musees-reims.fr/fr/musees/musee-des-beaux-arts/

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