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Les Programmes de la Source / Extrait 3 : Du Domaine de Montreuil à la Maison Worth

18 août 2019

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Monsieur – qui se faisait appeler monsieur le comte par coquetterie depuis des années – était attendu à la ville pour un rendez-vous mondain. Il avait revêtu son chapeau haut de forme et s’apprêtait à quitter le domaine pour quelques heures. Jean, son factotum, était, quant à lui, affairé à l’attelage de la calèche pour son départ. Parmi le personnel de maison, Madeleine et Ernestine, postées à la fenêtre de la chambre de monsieur au premier étage, l’observèrent monter puis s’éloigner en dissimulant à peine un large sourire ravi. Enfin, elles allaient goûter à un peu de repos ! Quand la calèche eût franchi le portail, les deux jeunes femmes montèrent à toute vitesse à l’étage supérieur, où se trouvait leur chambre, en ricanant comme des enfants.

Arrivée la première, Ernestine se rua, essoufflée, sur la table de chevet et sortit de son tiroir un mouchoir de tissu blanc brodé à ses initiales qui dissimulait le fameux jeu de tarot de Marseille, legs de sa défunte mère dont elle lui avait tant parlé. Un jeu de cartes surprenant qui permettait, disait-on, de connaître l’avenir ; rien que ça ! Bienheureuse de prendre enfin un peu de bon temps avec son amie, Madeleine tapa fébrilement dans ses mains, impatiente à l’idée de connaître son avenir. Elles s’installèrent toutes les deux à la hâte sur le lit à rouleau grinçant et poussiéreux d’Ernestine en faisant voler leurs souliers au sol. La jeune cartomancienne donna ses instructions sans attendre : le jeu devait être coupé avec la main gauche et son amie devait choisir trois cartes – sans trop hésiter, précisa-t-elle. Madeleine fut très impressionnée par la manière dont sa jeune amie étala les cartes sous ses yeux dans un arc de cercle quasi parfait. Comme demandé, elle choisit une première carte qu’elle posa sur la gauche, une seconde au milieu, une troisième sur la droite et ce, sans aucune hésitation.

—    Ici sur ta gauche c’est la carte de l’amour. Celle du milieu représente les affaires professionnelles. Enfin, la dernière carte est celle de la santé.

La jeune femme, qui avait pris bien malgré elle un ton de maîtresse d’école donnant la leçon à son élève, retourna fébrilement la première carte. C’était bien entendu la plus attendue par les deux femmes. 

—    Oh ! s’exclama-telle dans un grand éclat de rire et en tapant à son tour dans ses mains.

—    Quoi ? Qu’est-ce que cela signifie ? Explique-moi, enfin, ne me fais pas languir !

—    Regarde bien ! C’est la carte du Magicien ! Elle signifie qu’un jeune homme charmant va venir enchanter ta vie !

Les joues de la jeune servante s’empourprèrent de gêne autant que de bonheur à l’annonce de cette galante rencontre. Elle se mit à rêver d’une belle histoire d’amour avec Jean, dont elle était secrètement tombée amoureuse depuis des semaines. Bien que ce garçon ne fût ni très érudit, ni réellement séduisant, Madeleine s’était attachée à lui car il avait pour habitude d’être serviable, aimable et discret.

Ernestine, qui avait lu dans les pensées intimes de son amie, lui lança :

—    Je sais à quoi ou plutôt à qui tu penses ! Ne trouves-tu pas que ce Magicien ressemble étrangement à Jean ?

Les deux complices partirent une fois de plus dans un franc éclat de rire. Ernestine souleva ensuite la seconde carte, celle du Soleil, l’arcane numéro dix-neuf du jeu, annonciateur d’une nouvelle opportunité et d’une brillante réussite dans le domaine professionnel. Quant à la santé de la jeune Madeleine, avec la carte de la Force, représentant une femme forçant de ses propres mains la mâchoire d’un lion, elle semblait de fer. Décidément, Madeleine n’avait pas à se soucier de l’avenir.

Embauchées le même jour, près d’un an auparavant, les deux jeunes femmes avaient été placées au service de monsieur lorsque ce dernier, profondément meurtri, avait brutalement perdu sa jeune épouse en couches. Madame avait, disait-on, déjà subi plusieurs fausses couches avant cette dernière qui lui fût fatale. Monsieur occupait depuis plusieurs années un poste de banquier d’affaires au Crédit Foncier de France dont le siège se situait au cœur de la capitale. Il était respecté, apprécié et comptait parmi ses fidèles amis des sommités comme monsieur le baron Hausmann, préfet de la Seine, monsieur Boucicaut, fondateur du Bon Marché ainsi que monsieur Wolowski son directeur. Depuis la mort de sa jeune épouse, il vivait quasi reclus dans ce domaine devenu immense pour lui seul. Chacun espérait qu’il convole rapidement en secondes noces afin que la vie lui soit enfin plus douce – et qu’il la rende lui-même plus douce aux personnes qui l’approchaient, bien entendu. 

Monsieur revînt de son excursion à la tombée de la nuit accueilli par Henriette, coiffée, comme à son habitude, d’un austère bonnet de service qu’elle ne quittait jamais. Elle le débarrassa de son manteau et prit ses souliers pour les lustrer. Par pudeur, Henriette n’avait jamais évoqué son âge mais les pattes d’oies qui sillonnaient les coins de ses yeux et quelques mèches de cheveux blancs trahissaient à coup sûr une bonne trentaine d’années. Éduquée par des parents stricts dans les préceptes de la religion catholique, elle était dure au mal et n’avait à l’évidence jamais appris à se divertir. Elle était au service de monsieur depuis son arrivée avec son épouse au domaine de Montreuil-sous-Bois. Henriette avait elle-même un époux comme le trahissait la fine alliance qu’elle portait à son annulaire mais personne autour d’elle ne savait si elle avait ou non des enfants : elle n’évoquait jamais sa vie privée, question d’éducation. Devant son caractère si peu avenant aucune des deux jeunes domestiques n’avait jamais souhaité se hasarder à lui poser la question. Ce qui était certain en revanche, c’est qu’elle jalousait ces deux complices qui semblaient si heureuses ensemble et savaient si bien s’amuser. Il lui était très difficile de penser qu’elle n’avait jamais eu la chance de connaître ce genre de relation, quasi fusionnelle, avec ses propres sœurs.

Alors qu’elle époussetait son paletot, monsieur, qui semblait préoccupé, lui demanda de réunir l’ensemble du personnel sur-le-champ. Henriette s’exécuta sans tarder et se présenta sur le pas de la porte de la chambre des bonnes. Les deux jeunes servantes gloussaient tellement que, même en ayant pris soin de poser leur main sur leur bouche, elles ne pouvaient étouffer leur boucan. Henriette vit les cartes étalées en pagaille sur le lit et les souliers négligemment jetés à terre. 

—    Qu’est-ce que c’est que tout ce désordre, Mesdemoiselles ? Monsieur est revenu ; il requiert immédiatement votre présence. Hâtez-vous de remettre tout ceci en ordre ! 

Surprises dans un rare moment de détente, elles sursautèrent de concert. Ernestine débarrassa les cartes et les rangea à la hâte dans leur coffret en les glissant au fond du tiroir. 

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Les Programmes de la Source / Extrait 2 : Le Harem de Louxor

18 juillet 2019

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Douze magnifiques jeunes beautés venaient de terminer une longue et langoureuse danse à la demande expresse du sultan qui n’en avait pas perdu une miette. Oints d’huiles et d’onguents parfumés, leurs corps gracieux étaient drapés des plus belles soieries du pays. Leurs lobes d’oreilles, leurs poignets et leurs doigts courbaient presque sous le poids de l’or et des pierres précieuses : au moindre petit mouvement qu’elles exécutaient, elles tintinnabulaient et embaumaient délicieusement l’espace qu’elles occupaient.

La favorite du sultan, Melike était, et de loin, la meilleure danseuse du harem. Sans doute aussi la plus jolie même si sa moue boudeuse agaçait prodigieusement le maître du palais. Comment était-il possible de faire preuve de tant d’ingratitude ? Nombreuses étaient les femmes qui pouvaient l’envier ; voilà ce qu’il pensait. La mélancolie qu’elle affichait le fatiguait mais, malgré cela, il avait la plus grande peine à détacher son regard de ses grands yeux sombres cernés de khôl, de sa bouche pulpeuse joliment dessinée en forme de cœur et de sa longue chevelure lisse et brillante entravée de fils d’or coruscants à la lumière. Sa silhouette souple et longiligne, dont il pouvait distinguer les contours sous ses longues tuniques de voile fin, le rendait tout simplement fou. L’homme se désespérait qu’elle porte enfin un enfant pour l’épouser.

Le groupe de femmes descendit en carillonnant l’escalier qui le menait au hammam pour se rafraîchir et déguster quelques dattes fraîches mises à leur disposition. Au cœur de la belle cité de Louxor, la ville aux cent portes, le palais du sultan était l’un des plus beaux et des plus grands d’Egypte. Depuis la rive ouest du Nil, pourtant située à un peu moins de trois kilomètres de là, on en apercevait les trois gigantesques dômes dorés et les innombrables moucharabiehs qui en obstruaient les fenêtres. A l’intérieur, les murs étaient sertis de cornaline, de turquoise et de serpentine disposées en arabesques, ce qui avait pour résultat un mélange de couleurs peu harmonieux, pesant, presque entêtant, y rendant l’air encore plus dense. L’homme était, certes, richissime, mais cela ne lui donnait pas bon goût en matière de décoration pour autant. Sa fortune était proportionnelle à ses accès de colère : chacun ici connaissait sa réputation sulfureuse dans la grande cité. Il lui arrivait d’avoir la main lourde envers les plus récalcitrantes de ses protégées.

Comme de coutume, Melike et sa petite sœur Eylem s’éloignèrent rapidement des autres femmes pour aller bavarder tout en marchant dans la cour intérieure du palais. Leurs messes basses journalières intriguaient les autres odalisques qui ne connaissaient en rien leur histoire et les imaginaient volontiers en couple. Les persiflages et autres intrigues ne manquaient pas en ces lieux ; ils permettaient simplement de passer le temps. Jalousée pour avoir gagné les faveurs du richissime maître de maison, Melike avait pris l’habitude d’humer trois fois au moins son verre de thé à la menthe avant d’en avaler le contenu : ce rituel lui avait probablement sauvé la vie à maintes reprises.

—    Crois-tu que nous reverrons père et mère un jour ? demanda brusquement Melike en libérant sa longue chevelure de jais de ses fils d’or.

Son regard, déjà lourdement fardé, s’était encore alourdi sous le poids de la tristesse et de l’amertume.

—    Je l’espère…  Quand allons-nous enfin nous enfuir d’ici ?!

Melike mit sa main sur la bouche de sa sœur, provoquant chez elle un brusque mouvement de recul.

—    Pas si fort, enfin !

Les deux femmes se hâtèrent de rejoindre la palmeraie, leur endroit de prédilection, où aucune oreille indiscrète ne pouvait les entendre.

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Les Programmes de la Source / Extrait 1 : Le Campement des Völvas

1 juin 2019

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Ce blog est traditionnellement consacré à la mise en lumière du travail d’artistes, qu’ils écrivent, qu’ils réalisent des films, qu’ils peignent ou qu’ils jouent de la musique. J’écris moi aussi depuis un bon moment mais, mon travail n’étant ni connu, ni reconnu, j’ai jugé plutôt légitime (une fois n’est pas coutume) de faire ici mon autopromotion en partageant avec vous un extrait de mon roman, Les Programmes de la Source, publié en autoédition (https://www.thebookedition.com/fr/les-programmes-de-la-source-p-361396.html

Je vous souhaite donc une excellente lecture de ce premier extrait (car oui, il y en aura d’autres !) 

PROGRAMME I

LE CAMPEMENT DES VÖLVAS

 

La forêt s’était de nouveau parée de reflets or, cuivre et bronze mais la brume, épaisse, ne permettait pas d’en apprécier la beauté. Le froid, déjà vif pour cette période de l’année, annonçait un hiver précoce que toutes ici redoutaient. Au travers les feuillus et les résineux, on pouvait distinguer une silhouette féminine recouverte d’une lourde pelisse en peau de mouton. Elle semblait se hâter. Le rythme athlétique de sa marche faisait rebondir en rythme sa longue tresse blond cendré, qu’elle portait de côté, et son carquois. La jeune Mjöll foulait ainsi la litière jonchée de branchages, provoquant parfois quelques craquements secs qui rompaient le silence paisible des lieux. Autour de ses grands yeux clairs étaient apparues ces derniers temps des volutes violines qui trahissaient une succession de nuits de peu de sommeil. La fatigue, conjuguée à l’humidité piquante de cette forêt, n’était pourtant rien en comparaison du fardeau de la répudiation qu’elle portait lourdement sur le cœur. A quoi son avenir allait-il ressembler à présent que l’homme qu’elle aimait l’avait repoussée ? La morgue avec laquelle il l’avait dévisagée en la chassant définitivement de sa vie lui revenait sans cesse en mémoire. Mécaniquement, sous l’effet de la tristesse, elle mordit une fois de plus ses lèvres déjà meurtries en de nombreux endroits. Qu’allait-elle devenir, ici, près de cette forêt, auprès de ses compagnes d’infortune ? Perdue dans de sombres pensées où l’avenir prenait une teinte de plus en plus noire, Mjöll s’enfonçait progressivement dans ces lieux qu’elle avait déjà explorés des dizaines de fois depuis l’installation du camp. 

A l’approche de la clairière où elle espérait recueillir quelques baies de camarines et de myrtilles, les chants des oiseaux cessèrent subitement. Elle stoppa net, se dissimula derrière le tronc épais d’un chêne et recouvrit d’instinct son crâne de son capuchon en peau. Quelqu’un ou quelque chose approchait dans sa direction. Tapie, la jeune femme essaya de distinguer la nature de la menace. Elle soupira de soulagement et baissa sa garde quand elle comprit qu’il ne s’agissait que d’un cerf. Le noble animal, dont seuls étaient visibles les épois depuis la cache où elle se trouvait, semblait lui aussi s’être brutalement arrêté flairant un danger aux alentours. Il reprit lentement sa promenade après avoir scruté les environs du regard et reniflé par endroits le sol humide sous ses sabots. La bête, qui déambulait sereinement à présent, plongea tout à coup ses yeux dans ceux d’une femme agenouillée à terre. Un cri déchirant traversa la forêt au moment où une flèche lui transperçât le flanc gauche. L’animal tituba quelques instants – qui semblèrent durer une éternité – puis s’écroula dans un bruit sourd sur un tapis de feuilles mortes et de lichens. Fière de sa prise, la druidesse afficha un rictus satisfait. Elle posa son arc et sortit de son carquois un couteau fait de bois et d’os pour s’emparer de son cœur. Freyja lui donnait le courage nécessaire. Elle incisa le poitrail de l’animal et y plongea ses deux mains diaphanes pour prélever le précieux organe. Ce fût moins difficile que prévu. Ne pouvant traîner sa carcasse sur les quelques kilomètres qui la séparaient à présent du camp, elle laissa le cadavre éventré reposer à l’endroit même où elle lui avait ôté la vie. Si les charognards lui en laissaient le temps, elle reviendrait le lendemain pour découper sa peau dont les femmes du camp avaient tant besoin.

Les mains pleines du sang encore chaud de l’animal, Mjöll s’en barbouilla grossièrement les joues déjà rougies par le froid et l’effort et imagina en chemin l’accueil triomphal que ses sœurs allaient sans doute lui réserver. Cette pensée réjouissante, qui tranchait avec toutes celles qu’elle avait eues en chemin, lui fit accélérer le pas. Voilà bien longtemps que les druidesses n’avaient pas ri ni même réellement souri au campement tant leur quotidien y était laborieux. Pour parer à toute éventuelle attaque, qu’elle fût humaine ou animale, elles assuraient des gardes en permanence, de jour comme de nuit, et parce qu’elles étaient peu nombreuses cela les épuisait. Certaines tannaient les peaux des bêtes, qu’elles chassaient également pour leur viande, à la fumée ou aux écorces, d’autres récoltaient les baies et les herbes destinées à la consommation, aux rituels et aux soins tandis que d’autres encore transmettaient l’enseignement des runes aux quelques enfants qui les avaient suivies dans leur exil. A l’approche du campement, la jeune Mjöll, dont le visage et les mains étaient maculés de sang, surprit un groupe d’enfants qui jouaient à s’attraper. Leurs hurlements de terreur, qui se distinguaient nettement de leurs joyeux petits rires aigus, alertèrent les druidesses qui se retournèrent de concert dans sa direction. La jeune femme, qui ne pût réprimer un immense sourire, présenta fièrement le cœur du cerf à l’assemblée et cria : 

—    Une offrande pour Freyja !

De partout, des manifestations de joie fusèrent. L’ensemble des druidesses vint entourer la chasseuse pour célébrer son trophée et la féliciter. Tout juste remis de leurs émotions, les enfants se pressèrent en se bousculant pour voir de plus près l’organe que la jeune femme tenait dans le creux de sa main ; du plus jeune au plus âgé, tous affichèrent une mimique de dégoût en apercevant furtivement le morceau de chair ensanglanté et déguerpirent aussi vite qu’ils étaient arrivés. Grâce à ce sacrifice, Freyja, leur déesse, allait pouvoir délivrer dès la tombée de la nuit de précieuses prophéties et les éclairer enfin sur leur avenir. Eirdìs, gardienne du feu et maîtresse du campement, somma ses consœurs de préparer les herbes rituelles et les runes sacrées en prévision de la soirée peu ordinaire qui était sur le point d’avoir lieu. Les vingt-quatre runes de spath quasi translucide, utilisées lors des cérémonies d’offrandes, avaient été taillées et gravées au village par l’une des druidesses du campement. Cette femme aux doigts de fée pouvait passer des journées entières à confectionner des armes, des statuettes et autres ustensiles de bois ou d’os. Ces moments de communion avec la matière avaient cet avantage de chasser le souvenir de son jeune fils resté sur les hauteurs de Gilja, au village, à une soixantaine de kilomètres au nord. Son époux, qui l’avait elle aussi répudiée, l’avait autorisée à quitter le village mais lui avait formellement interdit de prendre en otage leur jeune enfant, selon ses propres termes. Malgré les circonstances dramatiques, sa foi avait été plus forte que tout. Au fond d’elle-même, elle savait que Freyja lui serait éternellement reconnaissante pour ce terrible renoncement. 

A la nuit tombée, alors que l’immense foyer crépitait au beau milieu des tentes en peaux de bêtes, une forte odeur de quintefeuille et de benoîte fumées monta jusqu’aux narines des femmes qui bavardaient et riaient tout en s’apprêtant. Le campement semblait reprendre vie. Sous les hululements lointains d’un harfang, chacune vînt se placer lentement autour du brasier qui diffusait les entêtants effluves de ces plantes aux mille vertus. Une fois que toutes furent assises en cercle, Eirdìs prit la parole : 

—    Mes chères sœurs, comme vous le savez Mjöll a apporté aujourd’hui le cœur d’un cerf au campement. Qu’elle soit remerciée pour son offrande à Freyja.

L’inhalation des vapeurs avait sans doute grisé quelques femmes qui firent monter une joyeuse clameur, vite interrompue toutefois par le ton ferme d’Eirdìs qui reprit :

—    S’il vous plaît, druidesses. Nous sommes toutes très excitées à l’idée de recevoir la parole de notre déesse. Je vous demande de bien vouloir faire silence et de joindre vos mains les unes aux autres afin que nous puissions l’accueillir ensemble.

Elle examina ses consœurs réunies autour d’elle et s’empara de la bourse en vessie de bouc posée sur son genou. Elle souleva le petit sac et en fit tomber les vingt-quatre éclats de spath qui glissèrent ensemble vers le sol, miroitants à la lueur du feu. L’un d’eux vînt se poser, comme guidé par une main invisible, au centre du cercle tracé dans la terre suintante. Une goutte de sueur perla sur le front de la gardienne du feu à la vue du symbole qui venait d’apparaître sous ses yeux : deux bâtons parallèles dressés à la verticale portant en leur centre un bâton horizontal, de travers. La funeste Hagalaz, symbole de crise et de destruction, venait de se manifester pour la première fois depuis dix lunaisons. 

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Le grand jardin des névroses de Bosch

5 mai 2019

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Humains, qu’avez-vous fait du monde que je vous ai légué ? Voilà en quelque sorte comment on pourrait résumer l’oeuvre Le Jardin des Délices, peinte il y a plus de 500 ans par Jérôme Bosch, artiste dont je n’avais jamais entendu parler avant de regarder Le Mystère Jérôme Bosch, documentaire réalisé par José Louis Lopez-Linares en 2016. Cet étrange triptyque, dont on jurerait qu’il a été peint il y a quelques années à peine tant il paraît éloigné des standards de la peinture de l’époque, est commenté dans ce documentaire par des écrivains, des artistes, des philosophes et des musiciens qui, reconnaissons-le, ont bien des difficultés à partager un point de vue identique sur cette oeuvre si… déroutante. 

Le panneau de gauche représente un Christ au regard profond, sérieux, tenant par la main Ève qu’il présente à Adam. Derrière ces présentations, comme l’explique le documentaire, on assiste presque à une scène darwinienne avant l’heure puisqu’ Adam et Eve semblent effectivement avoir été créés après les règnes minéral, végétal et animal : des insectes de toutes sortes quittent leur mare les uns après les autres et semblent évoluer en gagnant la terre ferme… Les animaux plus évolués, comme la girafe et l’éléphant, semblent vivre de manière paisible. Il se dégage d’ailleurs de ce panneau une grande sérénité, qu’on peut lire également dans les yeux du Christ qui semblent dire « Je vous donne toutes ces merveilles, elles sont à vous, faites-en bon usage. »

Panneau gauche - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau gauche – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Le second panneau dévoile un tout autre visage dont j’aimerais ici vous livrer ma version. Les descendants d’Adam et Eve ont vite oublié la consigne initiale qui était de faire bon usage de cette magnifique terre dont ils ont hérité. Dans ce foutoir sans nom, on assiste à des scènes ubuesques : les humains ont domestiqué les animaux pour les utiliser afin d’en tirer profit, ils les chevauchent de toutes parts. Partout, les fruits rouges, représentant sans doute le fruit défendu originel, sont dévorés ou convoités. Les humains forniquent allègrement sans se soucier de la nature qui les protège (les oiseaux, le canard et le papillon en bas à gauche sont disproportionnés par rapport aux personnages) Ils se sont érigé à leur propre gloire des palais qui ne ressemblent à rien et ont constitué des armées pour se défendre, mais de quoi ? Leur existence elle-même semble d’une absurdité sans nom. Un seul personnage, assis sur un immense oiseau en bas à gauche du panneau, se bouche les oreilles et garde les paupières fermées pour ne pas assister à la scène. 

Panneau central - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau central – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Enfin, le dernier panneau représente, à mon sens, la terrible conclusion de cette histoire. Le goût immodéré des descendants d’Adam et Ève pour la chair, leur mépris des autres règnes (minéral, végétal, animal) qu’ils se devaient de protéger sans compter leur ego démesuré les ont tout droit conduits en enfer. Après avoir connu la nature luxuriante, l’eau fraîche et la lumière, place aux endroits les plus sombres et au rouge vif des flammes. Le diable, incarné par un personnage central blanchâtre au regard malsain et au corps éventré semble avoir soigneusement orchestré la sentence pour chacun d’entre eux. Le vacarme règne en maître et s’entend presque à la lecture de ce panneau. Une partition est même laissée au regard du spectateur en bas à gauche du panneau : est-ce cela, la « mélodie » de l’enfer ? Les instruments de musique blessent physiquement les personnages, tout comme les animaux qui semblent prendre leur revanche… Ici, pas d’autre issue que la souffrance éternelle. 

Panneau droit - Le Jardin des Délices - Jérôme Bosch - 1503/1504

Panneau droit – Le Jardin des Délices – Jérôme Bosch – 1503/1504

Mais ce dernier panneau n’est pas le point final de l’oeuvre car, lorsque le triptyque se referme, il laisse place à une sorte d’ultime conclusion. Une sphère grisâtre représentant le monde gît, vidée de ses habitants, comme si tout s’était tout à coup éteint. Et cette inscription, tout en haut, qui sonne le glas : « Il a dit, et tout a été fait« . Game over. 

Le Jardin des Délices - triptyque fermé - 1503/1504

Le Jardin des Délices – triptyque fermé – 1503/1504

Que penser de cette oeuvre, qui, plus de 500 ans après sa création, fait encore et toujours parler d’elle tant par son originalité et sa modernité que par les messages qu’elle fait passer et que chacun interprète à sa manière ? Doit-on y voir le terrible message d’un visionnaire, qui tentait, en 1500 déjà, de nous mettre en garde contre nos bas instincts ou un simple « cauchemar fiévreux » comme le dit ironiquement l’un des commentateurs de l’oeuvre dans ce documentaire ? Et si, finalement, il s’agissait ici de l’étalage impudique des incalculables névroses de l’artiste ? 500 ans plus tard, le mystère Jérôme Bosch reste entier… 

 Le grand jardin des névroses de Bosch dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... 038561-225x300

En savoir plus sur le peintre: https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch

Bande-annonce du documentaire disponible en VOD : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19564396&cfilm=246350.html

Les onze corbeaux de Jean Dunand

28 avril 2019

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Le musée des Beaux-Arts de Reims, qui fermera définitivement ses légendaires portes de la rue Chanzy fin septembre, abrite de nombreux trésors réalisés entre le XVIème et le XXIème siècle. Parmi les plus connus du grand public, citons Le Songe de Jacob de Marc Chagall, La Mort de Marat de Jaques-Louis David et, pour ses liens si forts avec notre ville, une véritable collection d’œuvres de Léonard Foujita, dont le colossal et épouvantable triptyque, L’Apocalpyse. Mais c’est une oeuvre plus confidentielle, qui m’a interpellée dès mon arrivée au rez-de-chaussée, salle Gérard, que je souhaite partager ici.

Onze immenses corbeaux se trouvent au sommet d’un arbre japonisant, sur un fond laiteux rappelant un ciel hivernal. Ces sombres oiseaux, dont on dit qu’ils sont les messagers de l’au-delà, ont un regard inquiétant donnant immédiatement le sentiment qu’une funeste nouvelle est sur le point d’arriver (la seconde guerre commence au moment même où le tableau se termine…)  Au loin sur le côté gauche du tableau, presque en filigrane, se trouve entourée d’arbres une église de village gardée par un calvaire. 

Les Corbeaux, Jean Dunand, 1936-1939

Les Corbeaux, Jean Dunand, 1936-1939

Cette oeuvre est spéciale car son fond blanchâtre est constitué exclusivement de coquilles d’œufs. Oui, vous avez bien lu. Jean Dunand, qui s’est essayé à de multiples techniques artistiques durant toute sa carrière (il fut ciseleur, mosaïste, dinandier et apprit l’art ancestral de la laque avec un maître japonais) a découpé, nettoyé, brossé et laqué durant 3 années entières des minuscules morceaux de coquilles d’œufs qu’il a assemblées à la pince à épiler pour créer le fond de son oeuvre. Étrange contraste entre, d’un côté, les funestes corbeaux annonciateurs de mort et de l’autre, une composition réalisée en matière organique, manifestation de l’éclosion de la vie… avec pour intermédiaire une église où les deux se côtoient chaque jour. Les corbeaux, dont le rendu est obtenu en relief par la technique du laquage, ont des perles noires fendues à la place des yeux. 

Je ne remercierai jamais assez Mohamed, surveillant de la salle Gérard, pour m’avoir fait découvrir cette oeuvre de cette manière, à la recherche des détails qui la rendent si unique. Cet homme passionné et passionnant ferait sans aucun doute le meilleur guide de musée au monde si on lui en offrait la possibilité ! 

Voici une oeuvre dont je me souviendrai toute ma vie grâce à lui. 

En savoir plus sur l’artiste : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Dunand

Site du musée des Beaux Arts de Reims : https://musees-reims.fr/fr/musees/musee-des-beaux-arts/

LA star du studio Ghibli !

27 avril 2019

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Dans le cadre du Festival International du Film des Villes Jumelées, l’Association Reims Rayonnement International a fait le choix de mettre à l’honneur, pour le jumelage de la ville de Reims avec la ville de Nagoya au Japon, le film d’animation star du célèbre studio Ghibli, Mon Voisin Totoro. Diffusé depuis le 24 avril au cinéma Opéra de Reims, c’est un grand classique des films d’animation japonais à ne surtout pas manquer. C’est aussi l’occasion d’aller voir un dernier film, peut-être, au cinéma Opéra qui fermera prochainement ses portes pour emménager place d’Erlon. Non sans un gros pincement au cœur pour ma part car je suis personnellement très attachée à ce cinéma… Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos curieuses bêtes de la forêt !

LA star du studio Ghibli !  dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... csm_festival_international_du_film_des_villes_jumelees_1e4ff4b739-300x167

 

Alors que leur mère est hospitalisée, Satsuki et sa sœur Mei, deux fillettes de 10 et 4 ans, emménagent avec leur père au beau milieu de la campagne japonaise dans une maison qui, à l’évidence, n’a pas été habitée depuis bien longtemps. Le bois est vermoulu, les volets coincent et… de curieuses habitantes hantent les lieux ! Les « noireaudes », comme on les appelle ici, sont en réalité de petites boules de suie inoffensives qui, effrayées par la lumière, déguerpissent dès qu’on ouvre les fenêtres. Autre fait étrange : des glands tombent au sol par dizaines sans qu’aucun animal n’en soit visiblement à l’origine… 

Mais les noireaudes et les mystérieux glands qui apparaissent comme par magie ne sont pas les seules curiosités qu’on trouve dans ces lieux. Alors que Mei part seule à la découverte du grand jardin, elle rencontre de curieuses petites bêtes poilues, qui apparaissent et disparaissent à loisir, occupées à ramasser des glands… Amusée, la fillette les suit et tombe tout à coup sur LA star de cette forêt : un Totoro, gigantesque animal poilu à la voix de baryton qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même. Lorsqu’elle raconte son incroyable aventure à sa sœur Satsuki, cette dernière croit qu’elle n’aura jamais la même chance d’apercevoir l’animal… Pourtant, au moment où elle s’y attend le moins, la jeune fille tombe nez à nez avec lui et, alors qu’il pleut des cordes et que l’animal est trempé, lui prête un parapluie. Elle ignore encore que l’animal le lui rendra au centuple… 

Satsuki prêtant un parapluie à Totoro

Satsuki prêtant un parapluie à Totoro

On dit que Totoro est le Mickey Mouse japonais et qu’Hayao Miyasaki, son célèbre créateur, est l’égal de Walt Disney pour avoir créé cet extraordinaire personnage. Totoro est d’ailleurs devenu l’emblème du studio d’animation fondé en 1985 par Hayao Miyasaki, le studio Ghibli. 

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Mais pourquoi diable Mon Voisin Totoro a-t-il rencontré un tel succès lors de sa sortie en 1988 ? Il faut bien entendu le voir pour le comprendre car il rassemble à lui seul tous les ingrédients qui touchent l’âme des (grands) enfants que nous sommes encore et toujours. Il y a d’abord la découverte de la nature, merveilleuse et amusante, par deux enfants qui mesurent leur chance de pouvoir l’explorer à loisir. Puis vient la rencontre avec les esprits de la nature, qui, par leur discrétion et leur bienveillance, offrent protection et croissance au monde végétal. Enfin, la magie opère quand l’espoir, qui semblait totalement anéanti, renaît tout à coup grâce à l’aide extraordinaire de ces esprits de la nature, invisibles aux yeux des adultes, mais si présents et si protecteurs pour les enfants… 

Une dernière séance est prévue demain matin à 10 heures 30, mais si vous n’avez pas la possibilité de le voir en salle, il vous reste quand même l’option DVD.

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Bande-annonce : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19380358&cfilm=14790.html

Histoire du Studio Ghibli : https://fr.wikipedia.org/wiki/Studio_Ghibli

 

 

 

 

Petit manuel pour vivre une vie heureuse

23 avril 2019

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Né aux alentours de l’an 4 avant Jésus Christ dans le sud de l’Espagne, Sénèque eut une vie bien remplie. Après avoir reçu une excellente éducation, il fut tour à tour conseiller à la cour impériale, précepteur de Néron, consul, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire en parallèle des tragédies et des traités philosophiques. 

Buste de Sénèque - Musée du Prado

Buste de Sénèque – Musée du Prado

Appartenant à l’école stoïcienne, qui, en résumé, prônait le détachement pour atteindre la liberté intérieure, ses deux traités De la Vie Heureuse et De la Brièveté de la Vie, ont été rédigés à la manière de modes d’emploi destinés à ceux et celles qui souhaitent vivre heureux. 

Voici donc quelques extraits de ces deux traités, qui, peut-être, vous donneront quelques clés pour atteindre le bonheur… 

1/ Ne rien attendre, ne rien redouter. 

- « on peut appeler heureux celui qui est exempt de désirs et de craintes »

- « une fois qu’on a chassé aussi bien ce qui nous irrite que ce qui nous effraie, il s’ensuit une tranquillité, une liberté perpétuelles »

-  « je me règle sur la nature, ne pas s’éloigner d’elle, se plier à sa loi et à son exemple, voilà la sagesse » 

- « le plus grand obstacle à la vie est l’attente, qui espère demain et néglige aujourd’hui »

2/ Oser ne ressembler qu’à soi-même

- « nous guérirons à la seule condition de nous distinguer de la multitude » 

- « ce sont les sentiers les plus battus et les plus fréquentés qui égarent le mieux »

- « la vie heureuse, c’est donc celle qui est en accord avec sa propre nature » 

- « Que l’homme ne se laisse ni corrompre, ni dominer par les choses extérieures et ne place son admiration qu’en lui-même » 

3/ Avoir le goût de l’effort, chercher à progresser

- « L’homme véritable se doit d’admirer, même lorsqu’ils chutent, ceux qui entreprennent de grands efforts. »

- « Il ne faut pas croire qu’il puisse y avoir de vertu sans labeur »

- « Tout ce que la constitution de l’univers nous astreint à souffrir, endurons-le en faisant preuve de grandeur d’âme » 

- « pendant que ton sang est chaud, il faut marcher d’un pas vigoureux vers un but meilleur »

 4/ Faire bon usage du temps qui nous est imparti

- « Nous n’avons pas un temps trop court ; mais nous en perdons beaucoup »

- « Comme la nature humaine est sottement insouciante lorsqu’elle repousse à cinquante ou soixante ans les saines résolutions »

- « le plus grand gaspillage de la vie, c’est l’ajournement »

- « Dirais-tu qu’ils mettent à profit leur loisir, ceux qui passent leur temps entre le peigne et le miroir ? »

5/ Apprendre à exister et non à vivre : apprivoiser la mort

- « il faut, sa vie durant, apprendre à mourir »

- « Ne va donc pas croire que les cheveux blancs et les rides prouvent qu’un homme a longtemps vécu : il n’a pas longtemps vécu, il a longtemps été »

- « ainsi (…) le sage n’hésitera pas à marcher vers la mort d’un pas assuré »

- « seuls mettent à profit un loisir ceux qui se vouent à la sagesse ; ils sont les seuls à vivre car ils ne se contentent pas de bien gérer leur existence mais y ajoutent tous les siècles, et toutes les années qui les ont précédés leur sont acquises » 

 

Quelle ironie que cet homme, pour qui la sagesse consistait, entre autres, à ne pas gaspiller son temps d’existence en intrigues, ait pourtant passé sa vie au beau milieu de complots et de trahisons en tous genres. A tel point qu’il termina sa vie contraint de se suicider. Même dans sa mort, qui fut lente à venir, il trouva la force de ne pas gaspiller ce précieux temps qu’il lui restait encore en rédigeant un dernier discours… 

Petit manuel pour vivre une vie heureuse dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre... la-vie-heureuse-la-brievete-de-la-vie-seneque-183x300

La Vie Heureuse, La Brièveté de la Vie, Sénèque, éditions Arléa, 1995. 

 

L’incroyable expédition du professeur Lindenbrock

22 avril 2019

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Hambourg, 1863. Dans son atelier, le professeur Otto Lindenbrock, minéralogiste, géologue mais aussi polyglotte tente de déchiffrer un document écrit en runes, aidé par son neveu. Tout à coup, un vieux parchemin poussiéreux et jauni glisse de l’ouvrage, attisant immédiatement la curiosité des deux érudits. C’est le neveu, Axel, qui, le premier, va réussir à déchiffrer l’incroyable message qu’il détient.

Le savant islandais qui l’a rédigé au XVIème siècle y explique en effet qu’au cours d’une expédition réalisée dans le cœur d’un volcan islandais aujourd’hui éteint, le Sneffels, il a découvert un monde souterrain intact, totalement préservé. Excité, affolé, bouleversé par cette fabuleuse découverte, le truculent professeur décide de partir au plus tôt direction l’Islande, fermement décidé à prouver au monde entier que le savant dit vrai. Et il exige qu’Axel, son jeune neveu, l’accompagne sur-le-champ. A son grand désarroi.

Otto Lindenbrock dessiné par Edouard Riou en 1864

Otto Lindenbrock dessiné par Edouard Riou en 1864

S’ensuit alors un long et fastidieux voyage pour gagner l’Islande, dans un premier temps, qui n’est toutefois rien en comparaison du dangereux périple pour ensuite atteindre le cratère de ce volcan éteint (mais qui pourrait bien se réveiller d’un instant à l’autre !) Leurs équipements soigneusement préparés, leurs vivres scrupuleusement rationnées, les deux érudits partent à l’aventure non sans avoir embauché Hans, chasseur islandais au sang-froid déconcertant, pour les assister fidèlement durant leur descente dans les entrailles de la terre. Et de sang-froid, ils auront bien besoin en raison de ce qui les attend tout en bas…

A lire Voyage au Centre de la Terre, on se dit que Jules Verne a quand même eu une riche idée lorsqu’il a interrompu ses études de droit pour devenir écrivain ! On l’imagine mal avoué (officier juriste à cette époque) en train de plaider une cause quelconque pour un riche client. L’homme avait bien trop d’imagination pour cela ! Voyage au Centre de la Terre est l’un des premiers romans de ce qui constituera plus tard une véritable collection, celle des Voyages Extraordinaires, à laquelle Jules Verne consacrera une bonne quarantaine d’années de sa vie. 

Et parce que les voyages immobiles sont aussi importants sinon plus que les vrais, je vous recommande la lecture de cet ouvrage dans son jus, comme on dit, par exemple, dans la collection La Galaxie de chez Hachette (1974) avec les illustrations sombres et hachurées d’Edouard Riou. De quoi vivre intensément cette descente mouvementée au cœur des entrailles de notre bonne vieille terre… 

Voyage au Centre de la Terre, collection La Galaxie, Hachette, 1974

Voyage au Centre de la Terre, collection La Galaxie, Hachette, 1974

 

 

Ainsi vivait le calligraphe

21 avril 2019

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Se lever à l’aube. Faire le tour du jardin. Y respirer le parfum des fleurs et nourrir les carpes. Entrer dans l’atelier pour chercher sans cesse à parfaire le trait calligraphié, à atteindre la maîtrise du geste jusqu’à ce qu’il devienne le reflet d’un parfait équilibre entre puissance (yang) et finesse (yin) Faire une pause à l’heure du thé. Le soir venu, pratiquer un autre art ; celui de la méditation. Lire quelques pages d’un livre avant endormissement. Fermer les yeux et recommencer le lendemain matin. 

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Ainsi vivait Maître Kuro, droit comme un i dans son kimono noir. A la manière d’un moine, à la recherche de l’harmonie absolue. Mais alors que le calligraphe se pensait en bonne voie pour perfectionner son geste, domestiquer ses pensées et son corps, une enveloppe rouge parvient jusqu’à lui. Une missive qui, telle la boîte de Pandore, va vite semer la zizanie dans la vie si réglée du calligraphe… 

Lire Zen, de Maxence Fermine, c’est suspendre le temps qui nous glisse entre les doigts. C’est suivre du regard Maître Kuro en pleine contemplation de son jardin, l’observer reproduire des centaines de fois le même geste, inlassablement, l’accompagner dans sa longue marche jusqu’à Kyoto pour aller chez le marchand de couleurs… 

De cette douceur enveloppante surgit brutalement un message fort : comment peut-on progresser et s’améliorer si la vie ne nous envoie aucune nouvelle leçon à apprendre ? On l’aurait presque oublié en partageant le quotidien monacal de Maître Kuro… 

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Zen, de Maxence Fermine, est paru aux éditions Michel Lafond en 2015.

En savoir plus sur l’auteur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maxence_Fermine

 

 

Rosemund et le Wood Notes Wild

16 avril 2019

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En partant, elle lui avait pourtant laissé de quoi s’accrocher à la vie : une enfant tendre et douce, un magnifique jardin si bien entretenu et de nombreux souvenirs heureux… Mais la douleur fut si intense pour le révérend Simeon Cheney que, lorsque sa femme Eva mourra en couches à seulement 24 ans, il décida de se laisser mourir lui aussi. Lentement, mais sûrement.

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Plutôt que de consacrer le temps et l’énergie qu’il lui restait encore à sa petite Rosemund, le pasteur, aveuglé par le chagrin, passa sa vie à l’ignorer, puis à la détester à tel point que, lorsque la haine devint trop forte, il la chassa violemment du presbytère. Après tout, cette enfant n’était-elle pas responsable de la mort de son épouse tant aimée ? Lui avoir pris sa vie n’avait pas suffi, il fallait à présent qu’elle prenne aussi son visage ! Trop, c’était trop. 

Une fois sa fille exilée, le révérend fit le vide autour de lui. Plus de fidèles, plus d’enfant. Juste les sonorités fabuleuses du beau jardin qu’Eva, l’épouse tant regrettée, passait ses journées entières à entretenir. C’est ainsi que Simeon apprit à écouter avec soin et délectation tous les sons qui l’entouraient, depuis le clapotis de l’eau jusqu’au chant des oiseaux. De manière obsessionnelle, il passa le reste de sa triste vie à reproduire ces sons sur des partitions qui se transformèrent en véritable encyclopédie qu’il tenta de faire publier. En vain. Lorsqu’il ferma les yeux, c’est sa fille unique, celle qu’il n’avait jamais su aimer, qui, sur ses maigres deniers personnels, fit publier en 1892 le Wood Notes Wild écrit avec tant de passion par son père… 

En choisissant de lire Dans ce jardin qu’on aimait, de Pascal Quignard, j’avais probablement imaginé avoir déniché l’égal du Parfum, de Patrick Süskind, l’un de mes livres préférés. Süskind avait su sublimer l’ensemble des odeurs et parfums en un seul roman, Pascal Quignard devait ici avoir fait de même avec les sons. J’étais loin de me douter, à la lecture de la quatrième de couverture, que de sons il n’y aurait quasiment pas. En effet, le but de l’ouvrage n’était pas de décrire les beautés du Wood Notes Wild du révérend, mais uniquement de nous conter sa triste vie.

En lot de consolation, j’ai eu la surprise de lire une pièce de théâtre, témoin des échanges souvent amers de Rosemund avec son père, entrecoupés des précisions d’un récitant. Si le roman est bien écrit, le sujet reste toutefois bien fade, pénible et douloureux.

  dans S'ouvrir à l'art, c'est s'ouvrir à l'autre...

 

Dans ce jardin qu’on aimait, de Pascal Quignard, est paru en 2017 aux éditions Grasset.

 

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